— Voilà donc encore leur satanée lumière ! s’écria-t-il… Ah ça ? je ne les ai donc pas tués tous… Oh ! oh ! ils ne perdront rien pour attendre… Et puis, tu sais, je ne t’engage pas à assumer le soin de leur défense, car, maintenant eux et toi, je vous mets dans le même sac.

Je le pris au collet brutalement et, concentrant dans mon regard toutes mes forces volontaires :

— Écoute, lui dis-je, à présent tu me reconnais, tu sais qui je suis et qui tu es ; tu n’as donc plus l’excuse d’être fou. Eh bien ! aussi vrai que tu es Ceintras, et que je suis, moi, de Vénasque, et que je te tiens tremblant et lâche en ma puissance, si tu exprimes seulement le désir de commettre de nouvelles atrocités, je te tue, je te tue immédiatement… Voilà !…

Pâle, affreusement pâle, la barbe inculte, la lèvre inférieure humide et pendante, les mains et les vêtements souillés de sang et de boue, il était devant moi le plus abject et le plus misérable des êtres humains. Un instant je faillis céder au dégoût et à la pitié ; mais il me parut ébaucher un geste de défense et, tirant mon revolver de ma poche, je poursuivis :

— Pas un mot, ou je tire !… Bon. Donne-moi ton revolver, à présent… et ton couteau, allons… plus vite que ça… C’est bien ; suis-moi… Non : passe devant… Et ne bronche pas, si tu tiens à ta peau.

Un éclair tout animal brilla dans ses yeux… Il obéit. Il me précédait d’un mètre environ et de temps à autre, se retournant, me regardait de travers, sans s’arrêter… Il se creusait entre lui et moi un abîme de silence aussi infranchissable que le désert de glaces dont nous commencions à voir l’haleine brumeuse et glaciale monter sous le ciel en face de nous. Le jour n’eut pas encore cette fois-là sa durée normale et la nuit était revenue déjà lorsque nous retrouvâmes le ballon. Je crois, en vérité, que la violence des sentiments de méfiance et de haine qui m’occupaient tout entier m’avaient fait oublier la fatigue et trouver courte la route.

Durant les jours qui suivirent, je n’osai pas me permettre une minute de repos. J’avais la certitude que, si mon compagnon me trouvait endormi, c’en était fait de moi. Sans doute, dès cet instant, je renonçais à l’espoir de m’échapper du Pôle : revenir dans les souterrains, à la recherche de la liqueur brune ? Je comprenais bien que je n’en retrouverais pas le courage, que les hideux souvenirs de la nuit de sang et de folie peupleraient mon esprit d’images assez fortes pour me repousser chaque fois que je tenterais désormais de franchir le seuil des trappes. Dès lors, être massacré tôt ou tard par les monstres (car je ne pensais pas qu’ils eussent d’autre intention à notre égard) ou être assassiné par Ceintras durant mon sommeil (car il était bien sûr que je ne pourrais pas éternellement résister à la fatigue), c’était là, en fin de compte, tout ce que j’avais le droit d’attendre de l’avenir. Mais, plus puissant que tous mes raisonnements, l’instinct de la conservation m’obligeait à sauvegarder une existence à laquelle la mort eût été cent fois préférable. Je voulais vivre malgré moi.

Ceintras ne desserrait plus les dents depuis que je l’avais menacé, et c’était uniquement à l’expression de sa physionomie et à son silence que je comprenais que la folie ne l’avait pas quitté. Je le sentais autour de moi comme une perpétuelle menace : il était la bête que le dompteur ne peut quitter des yeux.

Un besoin extrême de dormir rend furieux comme la faim. Parfois, lorsque mes vertèbres me semblaient près de se rompre au poids de la lassitude accumulée sur elles, que l’afflux de sang, à chaque pulsation, blessait mes tempes comme un coup de poing, que mes paupières et mon âme vacillaient douloureusement, une phrase résonnait en moi, refrain obsédant de toutes mes pensées : « Il faut que je le tue, il faut que je le tue. » Alors le désir du meurtre faisait frémir mes mains. Et, comme pour me rappeler que mon devoir était de le satisfaire, une insupportable odeur de pourriture commençait à monter des souterrains où le peuple du Pôle, occupé d’affaires plus pressantes, n’avait pas eu le temps encore de brûler ou d’enfouir ses morts.

Si ces pages, à défaut de moi, arrivent un jour jusqu’aux hommes, aux hommes qui vivent dans la sécurité confortable de leurs villes, je ne pense pas qu’ils puissent me lire sans éprouver un sentiment d’horreur. Cependant n’étais-je pas dans le cas de légitime défense ? Et ce besoin de sommeil, ce besoin accablant de sommeil !… Ah ! qu’on essaye seulement d’imaginer une pareille torture et alors je l’avouerai sans plus de détour… Oui, si j’avais eu à ma disposition un poison énergique et rapide, je l’aurais à coup sûr mélangé aux mets que je préparais comme par le passé et dont Ceintras avalait sa part gloutonnement, sans méfiance… Oui, si Ceintras n’est pas mort de ma main, c’est que j’ai eu peur chaque fois que l’émotion ne me fît manquer mon coup. Je me revois aujourd’hui encore m’agenouillant à plusieurs reprises près de Ceintras dormant ; j’approchais le revolver de sa tempe ou le couteau de sa gorge… Mais est-ce que je ne serais pas devenu fou, moi-même, si la balle avait dévié, si la lame ne s’était pas enfoncée assez profondément et s’il avait eu la force de se relever, chancelant, éclaboussé du sang de sa blessure, râlant, hurlant ?…