Une fois j’étais ainsi, le revolver au poing, accroupi près de lui, et il ronflait comme une brute : « Tue-le, tue-le ! » suppliait le Démon intérieur. Et je répondais : « Oui… oui, cette fois le coup partira, mais attendons que la nuit vienne… j’aurai plus de courage dans le noir… » — « Tue-le, tue-le tout de suite », reprenait le Démon… Vraiment je crois bien que j’allais obéir et que déjà mon doigt pressait la gâchette… Alors, brusquement, Ceintras s’éveilla.

Il s’éveilla, je bondis en arrière… Trop tard. Il avait vu mon geste et je lus dans ses yeux qu’il comprenait mon intention. Il recula vers le fond de la cabine, et tandis que je sortais à pas lents, souhaitant que le ciel s’écroulât sur ma tête, il murmura confusément :

— Traître !… Lâche !… Assassin !…

Voilà les dernières paroles humaines que j’ai entendues.

Quand je revins, au bout d’une heure passée à sangloter sur la berge du fleuve, je trouvai, épinglé à la porte de la cabine, un bout de papier où je déchiffrai ces mots : « Adieu. Puisque tu as préféré pactiser avec le peuple du Pôle et conspirer avec lui pour me donner la mort, je t’abandonne et je reviens à pied chez les hommes. Je te prie de ne pas concevoir d’inquiétudes à mon sujet : je suis assez grand pour retrouver mon chemin sans toi… »

Le sentiment de la solitude absolue, de l’abandon irrémédiable apparut dans mon âme et l’envahit, chassant toute autre pensée. Ah ! que m’eût importé, à présent, que mon compagnon, s’il m’en était resté un, fût atteint de démence et animé de desseins meurtriers ! Tué par lui, j’aurais pu du moins fermer les yeux sur l’image de l’homme.

— Ceintras ! Ceintras ! Ceintras ! appelai-je désespérément.

Le jour s’évanouissait. Les murailles de brume semblaient se resserrer autour de moi. Et, abusé par une hallucination déchirante, je croyais voir au delà de ces murailles un pauvre voyageur déjà infiniment lointain et minuscule, qui marchait, marchait à grands pas, la tête baissée, à travers l’immensité glaciale, vers l’inévitable mort.

CHAPITRE XIV
ÉCRIT SOUS LA DICTÉE DE LA MORT

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