Dans un instant je vais partir le long du fleuve, et j’y jetterai, aussi près que possible de la banquise, le bidon d’essence où je vais glisser cette feuille après les autres. Que mon dernier mot ne soit pas seulement un adieu, mais un cri de fraternité sorti d’un cœur repentant à l’adresse des hommes, — des hommes qui, au delà des murs de ma prison, aiment, travaillent, souffrent, vivent et meurent comme j’aurais dû le faire moi-même, — et puisse Dieu, pour que mon orgueilleuse folie n’ait pas du moins été inutile, guider ce message et permettre qu’il arrive à temps !

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(Ici s’arrête le manuscrit de M. J.-L. de Vénasque.)

ÉPILOGUE

C’est le 25 novembre dernier que j’eus complètement fini de classer et de recopier la liasse de papiers que m’avait confiée M. Louis Valenton. Il faut dire que je ne m’étais pas borné à cela et que tout en poursuivant mon travail d’éditeur, je m’étais livré à une enquête indispensable. Je crois bon de le répéter ici : pour rien au monde je n’aurais voulu devenir le complice conscient ou non d’une plaisanterie, si grandiose fût-elle, et, plus encore, il m’aurait déplu dans ce cas que le nom de mon illustre ami L. Valenton fût mêlé à l’affaire.

En procédant logiquement, le premier point était de savoir si les héros de la tragique aventure dont je venais de feuilleter la relation n’avaient pas été imaginés de toutes pièces. Il me suffit, pour me persuader du contraire, de me rendre à l’adresse indiquée par l’un d’eux au chapitre IV. J’y fus reçu par une concierge digne et ventrue qui consentit à me donner tous les renseignements que j’attendais, non toutefois sans manifester d’abord quelque gêne ou quelque méfiance : elle avait cru, — et l’on verra tout à l’heure pour quelles raisons, — que j’étais de la police…

Elle m’apprit que MM. de Vénasque et Ceintras avaient été ses locataires du mois de janvier au mois de juillet 1905, que c’étaient des gens très riches, très comme il faut, qui menaient une vie rangée et qui réglaient leurs termes… fallait voir ça !…

— Pensez donc, monsieur, dit la bonne femme, avant de s’en aller ils m’ont payé un an de loyer d’avance et m’ont laissé cent francs pour moi, par-dessus le marché. Voyez-vous, — ajouta-t-elle en baissant la voix, — les sociétés d’anarchistes leur fournissaient des quantités d’or que c’était à vous éblouir les yeux.

— Les sociétés d’anarchistes ? questionnai-je absolument interloqué.

— Dame, oui ! ils ne m’avaient rien dit, bien sûr ! Mais j’ai l’oreille fine… et ils parlaient tout le temps de machines qu’ils construisaient, de machines à explosions, de moteurs à explosions, même ! Et, quand leur machine a été finie, ils ont filé droit en Russie, pour faire sauter le Tsar, sans doute… Que voulez-vous, Monsieur ? à chacun ses idées ; mais, c’est égal ! je ne trouve pas que cela soye des choses à faire !