J’avais compris. Suffisamment renseigné et jugeant inutile, d’autre part, d’apprendre à la concierge que les inventions de ses deux locataires n’avaient jamais été dangereuses que pour eux-mêmes, je pris congé d’elle après lui avoir permis par pure politesse, de s’apitoyer quelques instants encore sur le sort de ces pauvres garçons — que, maintenant, à coup sûr, on avait pincés, pendus ou enfermés pour le reste de leurs jours dans un cachot, au fond de la Silvérie. — C’était, je pense, « Sibérie » qu’il fallait entendre, mais cela ne me parut pas autrement important à élucider.

Du côté du capitaine Hammersen, il n’y avait plus aucun renseignement à espérer, puisque le Tjörn, comme je le sus, — informations prises, — s’était perdu corps et biens, en vue du cap Haugsen, durant une de ces terribles tempêtes de novembre 1905 qui causèrent tant de naufrages sur les côtes de la Norvège. En revanche, il me fut facile de parvenir à M. H. Dupont, chef de l’équipe employée à Kabarova, qui détenait l’autre copie du document et qui se trouvait être mon voisin à Paris.

C’était uniquement sur ce qu’il m’apprendrait que je devais désormais compter pour établir mon jugement définitif. Désireux de bien connaître la mentalité et le caractère de Dupont, afin de l’interroger ensuite dans les meilleures conditions possibles, j’évitai de lui dévoiler tout de suite les raisons pour lesquelles j’entrais en relations avec lui et je trouvai un prétexte quelconque.

Il approuva lui-même cette tactique, lorsque j’estimai pouvoir le mettre au courant.

Ce jeune homme — Dupont est sorti de l’École Centrale il y a deux ans à peine — possède, en plus de connaissances spéciales approfondies, une intelligence nette et judicieuse, une extraordinaire lucidité d’esprit. Il ne prendra pas ces quelques lignes pour des flatteries, se rappelant que je ne me suis décidé à lui reconnaître de telles qualités qu’après lui avoir fait subir, sans qu’il s’en aperçût, un examen véritable.

Il n’y avait pas de doute possible. Tout ce que Jean-Louis de Vénasque avait raconté du séjour à Kabarova était parfaitement exact, tout, jusqu’à l’histoire burlesque de la bénédiction de l’aéronat par les moines. Cet aéronat, soit dit en passant, est de l’avis de Dupont une merveille de mécanique, et il se félicite que tout le profit de l’invention ne soit pas définitivement perdu ; il avait en effet, la veille de l’embarquement, obtenu de Ceintras l’autorisation de relever un plan et il me le montra ainsi que quelques photographies du dirigeable prises à l’insu des deux aéronautes.

En revanche, ce qu’il me dit du caractère de ceux-ci bouleversa de fond en comble toutes mes idées. Comme il arrivera sans doute à la plupart de ceux qui liront la relation de J.-L. de Vénasque, je m’étais accoutumé à considérer celui-ci, — uniquement, il faut bien l’avouer, sur la foi de son jugement personnel, — comme un homme plutôt sympathique ; au contraire Ceintras me semblait un être odieux, et il m’avait été absolument nécessaire de le voir par la suite devenir fou pour lui trouver quelque excuse en moi-même.

J’appris par Dupont que j’avais tort. Ceintras était, certes, d’humeur assez revêche et d’apparence peu commode, mais pourvu que le travail marchât, il se montrait enchanté de ses aides et cherchait même parfois des mots aimables pour le leur dire ; il paraissait avoir de sa valeur, indiscutable du reste, une idée assez haute, mais ne manifesta jamais cette vanité et ce ridicule amour de la réclame que son compagnon ne se lasse pas de lui prêter. Et si Dupont avait su dès cette époque que l’un des deux n’allait pas tarder à devenir fou, il aurait cru pouvoir prédire avec une quasi certitude que ce sort était réservé à de Vénasque. Un jour il réunit chez lui en ma présence la plupart des hommes qui avaient travaillé sous ses ordres à Kabarova ; tous partagèrent son avis.

L’aspect seul de de Vénasque ne plaidait guère en sa faveur. Là non plus, la réalité ne correspondait en rien à ce que j’avais imaginé. Je ne sais trop pourquoi, — sans doute à cause de ce qu’il racontait de son enfance et de son adolescence, — je le voyais assez bien sous les traits d’un rêveur romantique égaré en notre temps, d’un Byron moderne qui s’était lancé dans une héroïque et folle aventure par mépris de l’existence banale, par révolte ou par ennui. Naturellement je lui avais fabriqué un visage noble, beau et en tous points digne de cette âme… Sur ce point encore il fallut déchanter.

— Imaginez, me dit un jour Dupont, des jambes en manches de balai, un buste ridiculement étroit, des vêtements jaunâtres, toujours de moitié trop larges et, plantée un peu de travers au sommet de cela, une petite tête ridée, aussi jaune que le costume favori de son propriétaire… Des cheveux de couleur sale, pâle, indéfinissable, parcimonieusement disséminés autour d’un crâne pointu, de menus yeux vifs et fuyants qui ne vous regardaient jamais en face, un nez qui ressemblait à un bec, et une bouche tordue d’où sortaient sans répit des piaulements, des susurrements, des sifflements étranges : tous bruits qui étaient la plupart du temps, comme on pouvait s’en rendre compte avec un peu d’attention et d’habitude, des invectives, des critiques, tout au moins des réflexions désobligeantes à l’adresse de M. Ceintras ou à la mienne. Voilà, cher monsieur, ce qu’était à peu près de Vénasque. Comment voulez-vous que le peuple du Pôle n’ait pas, en le voyant, conçu quelque méfiance et quelque appréhension ?