Naturellement, à partir du moment où le Tjörn, quittant Kabarova, se fut enfoncé dans les brumes de l’Océan Arctique, Dupont ne peut pas être plus affirmatif que moi. Mais, que le ballon ait pris son vol vers le Pôle, cela ne saurait faire doute un instant.

Les deux aéronautes, qui étaient souvent en désaccord, s’entendaient admirablement sur un point : celui de mener à bien leur audacieuse entreprise ; Ceintras, durant la période des essais, ne chercha des raisons de retarder le départ que dans l’intention évidente de taquiner son compagnon et de lui faire payer tant bien que mal le déplaisir d’avoir à le subir sans répit. Si de Vénasque prit jamais au sérieux ces reculs et ces hésitations, c’est qu’il y trouvait un excellent prétexte pour taxer Ceintras de pusillanimité.

En ce qui concerne l’existence d’un monde prodigieux et inattendu à peine distant de quelques centaines de lieues des dernières habitations humaines, Dupont partage toutes mes opinions : le récit que fait de Vénasque de ses aventures est trop rigoureusement possible pour avoir été inventé de toutes pièces, quand on pense surtout que le narrateur ne possédait qu’une piètre culture scientifique ; si quelque inexactitude existe, ce ne sera probablement pas dans les descriptions des êtres et des choses qu’on aura par la suite à la relever, mais dans les explications qu’il donne de ce qu’il a vu ou dans les conclusions qu’il en tire. Il nous semble évident, à Dupont et à moi, que ce qu’il y a en stricte logique de mieux à faire, c’est de considérer, jusqu’à nouvel ordre, l’histoire comme vraie.

Une règle que personne ne songe plus à discuter aujourd’hui, après tant de surprenantes et déconcertantes découvertes, c’est que, lorsqu’on se trouve en face de choses possibles, si extraordinaires qu’elles puissent paraître de prime abord, il vaut mieux les accepter avec prudence que les rejeter de parti pris : ce sont des cas où les plus sceptiques risquent fort d’être les moins malins.

— La science, dit souvent M. L. Valenton, n’a jamais été plus vivante et féconde que depuis qu’elle ne dédaigne plus les inductions hardies, qui, délaissant le domaine du réel pour celui du possible, ressemblent parfois à des rêves. Je ne ferai jamais grand cas d’un savant qui ne serait pas doublé d’un rêveur : il pourra accomplir des œuvres de compilation ou de classement qui auront leur utilité, mais on ne lui sera jamais redevable du moindre progrès.

C’en est assez pour laisser prévoir que M. Louis Valenton est tout autant que moi persuadé de l’existence du peuple du Pôle. — Le squelette de son anthroposaure se trouve maintenant au milieu de son cabinet de travail. Nous nous surprenions souvent à le regarder lorsque, transcrivant le manuscrit de de Vénasque, je venais chaque dimanche faire part à mon illustre ami de la besogne abattue durant la semaine. Si convaincus que nous fussions l’un et l’autre de la sincérité de ce que nous lisions, nous avions peine, par instants, à ne pas nous croire les jouets d’un songe ; mais en face de nous, contre la fenêtre et le ciel, l’étrange animal se dressait comme une preuve.

Quand ma tâche fut complètement terminée, M. L. Valenton résolut de réunir chez lui un certain nombre de sommités scientifiques ou autres. C’était un programme sensationnel que celui de la fête qu’il allait leur offrir. Grâce à une étonnante coïncidence, il pouvait coup sur coup apprendre à ses hôtes que l’intelligence et la raison avaient existé et existaient encore aujourd’hui sur la terre en dehors de l’homme… Il établit avec un soin minutieux la liste de ses invités. Il tenait à ce que les professions et les tendances les plus diverses fussent représentées à cette mémorable séance. Cela ne manquerait pas de faire naître des discussions passionnées qui seraient profitables à tout le monde. En outre, de Dupont et de moi, il avait jusque-là exigé une absolue discrétion, et, maître du plus merveilleux secret qu’il avait été donné à un homme de connaître jusqu’à cette heure, il pensait éprouver un plaisir rare et raffiné en observant les altitudes intellectuelles et morales que provoqueraient de pareilles révélations chez des personnalités de caractères et d’esprits très différents.

Pour peu qu’elle soit animée, la conversation, même entre savants, se déroule toujours avec un certain manque de logique et de méthode. On s’attarde à des points secondaires, des parenthèses ouvertes par hasard prennent une importance imprévue, on néglige parfois le fait capital pour envisager des conséquences lointaines… Ce fut ce qui eut lieu chez M. L. Valenton. La plupart des assistants, le premier moment de stupeur passé, se hâtèrent d’admettre en principe que le récit de de Vénasque était authentique et exact pour se lancer dans des considérations sur ce qui allait se passer à présent, sur la nécessité d’une nouvelle expédition, sur le sort qu’avaient subi en fin de compte les explorateurs, sur les avantages que pourrait trouver l’humanité à s’allier avec le peuple polaire, — ou à l’asservir, ou à l’anéantir… — Je crois inutile de rapporter ici tout cela. Ce qui entre mieux dans le plan que je me propose, c’est d’exposer les deux principales objections qui furent élevés contre l’authenticité et l’exactitude de la relation transcrite par mes soins, quitte à les discuter ensuite.

En premier lieu, quelqu’un s’étonna du peu de temps qu’avait mis le bidon d’essence à venir du Pôle au rivage de l’Ialmal. Mais le géographe Girardon se chargea de rappeler que, — d’après le récit de de Vénasque, — le fleuve du Pôle devient très rapide au moment de s’engouffrer sous la banquise et que, de l’autre côté de la banquise, dans l’Océan Arctique, précisément sur le même degré de longitude que l’Ialmal, des explorateurs comme Allart et Müller ont constaté la présence de courants filant du nord au sud avec une vitesse de six milles et plus à l’heure. Il est, dès lors, presque démontré qu’un corps flottant peut parfaitement accomplir le trajet total en moins de quatre et même de trois mois.

Quant à la seconde objection, de beaucoup la plus intéressante, elle ne fut pas présentée par son auteur d’une manière absolument catégorique : il n’avait d’autre prétention que celle d’opposer à la possibilité que nous acceptions presque tous une possibilité différente, qui lui paraissait également acceptable.