Le docteur X… — sous cet anonymat qu’il tient à garder pour le moment se cache un de nos médecins aliénistes les plus en vue — ne doutait point que le ballon n’eût pris son essor vers le Pôle ; rien d’étonnant même, selon lui, à ce que les aéronautes y fussent parvenus.
— Mais, nous dit-il aussi, à ce point du récit, il y a un fait qui m’a frappé, parce qu’il était de ma compétence : de Vénasque prétend que Ceintras est subitement atteint de folie alors que, de l’avis de M. Dupont qui, seul, peut juger en connaissance de cause, c’était de Vénasque qui avait tout d’un fou, jusqu’à l’aspect physique. Or les ivrognes, vous le savez, affirment volontiers que c’est la foule autour d’eux qui déraisonne et la terre qui vacille, tandis qu’ils se croient parfaitement sains d’esprit et solides sur leurs jambes. De même, mettez en présence deux hommes, l’un sensé et l’autre dément, et questionnez ensuite le dément, il y a bien des chances pour qu’il vous dise que son compagnon est fou et que vous l’êtes vous-même et que tout le monde l’est, sauf lui… Combien de fois en quittant mes malades, il m’est arrivé de me retourner brusquement près de la porte et de les surprendre en train de hausser les épaules ou d’esquisser, en se frappant le front de l’index, des gestes qui montraient clairement le cas qu’ils faisaient de ma mentalité !
— Alors, interrompit un des assistants, selon vous, dans le récit que nous venons d’entendre, il ne faudrait voir la plupart du temps que des hallucinations de malade ? Le peuple polaire, la lumière violette, les ptérodactyles, tout cela n’aurait existé que dans le cerveau de de Vénasque ?
— Eh bien, oui, répondit le docteur X… après un instant de méditation. Cependant il se peut que ces histoires ne soient pas imaginées de toutes pièces et qu’il y ait en elles un fond de réalité. Mais l’esprit d’un fou reflète la réalité en la déformant, comme un miroir concave où convexe fait les objets qu’on lui présente. Quand une épingle pique un dormeur, il rêve de coups de poignard… Et la folie, comme l’a dit un de mes maîtres, a souvent toutes les apparences d’un rêve poursuivi à l’état de veille.
— A quoi pensez-vous que doive se réduire le fond de réalité ?
— Voilà sur quoi il est bien difficile de se prononcer. Sachez seulement qu’il suffit d’un rien à un fou pour construire un monde. Entre mille hypothèses également possibles, en voici une que je vous propose, sans lui attribuer moi-même plus d’importance qu’il ne convient : le ballon, pour une raison ou pour une autre, reste en panne en vue du Pôle et doit atterrir. Terrifié par la perspective d’être isolé, probablement pour toujours, du reste des hommes, de Vénasque est définitivement la proie de la folie qui le guettait ; alors, pendant que Ceintras pare au plus pressé, va à la découverte, lui, seul et livré à lui-même, écrit, écrit ce qu’il croit voir avec cette facilité d’imagination et cette fécondité effarantes que l’on constate si fréquemment chez les aliénés… Voyons, est-ce qu’un homme sensé, dans la situation où il prétend se trouver, aurait perdu son temps à noter ses impressions avec tant de minutie et même, par endroits, avec une évidente recherche littéraire, un souci manifeste de produire certains effets ?… Autre chose : voilà un homme qui, d’après ce qu’il nous expose lui-même, a été uniquement poussé à cette aventureuse expédition par un désir morbide de contempler du nouveau, des prodiges ; la première conséquence de sa folie sera de lui faire croire que son rêve est réalisé, même au delà de son désir.
— Mais Ceintras ? Comment expliquez-vous l’attitude que le narrateur lui prête ; puis sa disparition ?…
— Vous ne savez donc pas avec quelle habileté, une habileté due à leur sincérité foncière, les fous racontent leurs mensonges ? Mais ce que de Vénasque nous dit de Ceintras est peut-être entièrement de son invention, peut-être Ceintras n’a-t-il jamais disparu… A moins cependant…
— Que voulez-vous dire ?
— Mon Dieu, vous savez, c’est une idée… une idée qui vient de surgir en moi tout à coup… et je ne voudrais pas que vous me prêtiez l’intention d’accroître par mes interprétations l’horreur de cette abominable histoire…