— Allez ! Allez ! cria-t-on de toutes parts.

— Voilà : je pense au passage où notre héros se dépeint approchant un revolver chargé du front de Ceintras endormi, à ses hésitations devant un meurtre qui lui paraît cependant nécessaire… Songez qu’il déteste cordialement Ceintras dont il doit depuis des mois subir la société… Bref, qui vous dit qu’il ne l’a pas tué ?

Ici M. L. Valenton prit la parole :

— Mon cher ami, puisque, dans votre hypothèse, on n’est fixé sur rien, il est bien clair que vous pouvez mettre en avant tout ce qu’il vous plaira. C’est votre hypothèse même qui me paraît peu nécessaire et surtout très contestable. A mon avis, l’histoire que nous raconte de Vénasque se tient trop d’un bout à l’autre pour avoir été conçue par un fou. Permettez-moi aussi de vous rappeler que de Vénasque n’avait que de très faibles connaissances scientifiques… Et cependant avez-vous remarqué avec quelle exactitude frappante il nous décrit, par exemple, un ptérodactyle ?…

— Il n’y a pas d’êtres plus logiques que les fous, répliqua le docteur en souriant ; leurs associations d’idées ne nous paraissent souvent bizarres qu’en raison de l’excessive rigueur avec laquelle ils accomplissent cette opération mentale. Ils trouvent pour aller d’une idée à une autre idée qui nous semblent, à nous, séparées par des obstacles infranchissables, des chemins directs, imprévus, avec une déconcertante ingéniosité. Quant au manque de connaissances scientifiques de de Vénasque, je crois que vous l’exagérez quelque peu. N’avoue-t-il pas lui-même avoir vu dans des livres, au collège, des reconstitutions d’animaux préhistoriques ? C’en est assez : dans la folie comme dans le rêve, des souvenirs lointains, inconscients à l’état normal, surgissent parfois de l’ombre avec une netteté merveilleuse… Tenez, je vais vous citer l’exemple d’un sujet que j’ai étudié récemment. Il s’agit d’un certain Léon Rogue : vous connaissez peut-être le nom du personnage puisqu’il eut, jeune encore, comme poète, une certaine réputation… Voici deux ans que ce malheureux garçon fut atteint de la folie des grandeurs ; il prétendait être une réincarnation de Victor Hugo, il s’irritait quand on ne lui donnait pas ce nom, il voulait se présenter à l’Académie et en chasser une fois élu tous ses confrères, lui seul suffisant, — disait-il, — à la gloire de cette institution. Mon Dieu, vous savez, dans un certain monde de poètes on est quelque peu accoutumé à des pensées et même à des paroles reflétant un si éclatant orgueil et tout d’abord personne n’y prit garde. Ce fut seulement après qu’il eut commandé chez un tapissier des kilomètres et des kilomètres de tentures noires pour orner l’Arc de Triomphe à l’occasion de son propre enterrement que sa famille prit le parti de me le confier… A présent, il a complètement oublié tout souci de gloire poétique ; il affirme qu’il est un explorateur encore dans l’exercice de ses fonctions. Il croit s’évader à son gré de « la prison où le retiennent ses ennemis » et circuler à travers le monde d’une manière analogue à celle dont vont et viennent les mots sur les fils télégraphiques ; — il veut même faire breveter ce nouveau moyen de locomotion ; — et, toutes les semaines, je reçois un récit de ses voyages… Voilà un garçon qui, depuis l’âge de quinze ans, n’a guère dû étudier la géographie, préoccupé qu’il était de remplir les revues de ses productions, de se recommander à des critiques, et d’implorer, dans les derniers temps, des décorations, avec menaces aux ministres de ne plus écrire un vers si on les lui refusait… Eh bien, il n’en déploie pas moins sur l’aspect, les habitants et les mœurs de contrées dont le nom même ne vous dirait rien, des connaissances à rendre jaloux un spécialiste !… Il ne me reste plus qu’à m’excuser d’avoir si longtemps gardé la parole. Le fait que je vous rapporte a du moins l’avantage de me paraître assez significatif pour me dispenser d’une abondante conclusion que vous auriez cru devoir écouter aussi.

Rien à répondre, évidemment, à tout cela, sinon que la folie de de Vénasque ne saurait être considérée à l’heure actuelle que comme une possibilité au second degré, à laquelle il faut logiquement préférer une possibilité immédiate.


Je me suis borné jusqu’ici à transcrire les résultats de mon enquête et les points essentiels d’une instructive conversation. Qu’il me soit à présent permis d’exposer brièvement aux lecteurs mes impressions personnelles.

Ce n’est pas seulement parce que la logique me le commande que je suis persuadé de l’existence du peuple du Pôle, j’y crois aussi pour des raisons plus obscures, par intuition, peut-être même, pour employer une phrase de Michelet, par suite de cette odeur de vérité qui se dégage du récit et qui, si nous savons la percevoir, nous convainc mieux que toutes les preuves. En tout cas le souvenir de ce que j’ai lu me hante impitoyablement et les images sont aussi nettes dans mon esprit que si j’avais contemplé de mes propres yeux les objets qu’elles représentent. Nulle nuit ne se passe que je ne reconnaisse en rêve une immense plaine violette, peuplée d’êtres hideux, aux gorges goîtreuses, aux lèvres de lézards… Je me prends parfois, en plein jour, à frémir violemment si quelqu’un ou quelque chose me frôle au moment où je ne m’y attends pas, — et c’est, en vérité, comme si le monde où je vis avait perdu tout à coup un peu de sa sécurité séculaire.

Oui, malgré la zone glaciale qui nous sépare du peuple du Pôle, cette idée que nous ne sommes plus seuls, que nous ne sommes plus tout à fait chez nous sur la Terre me cause une gêne confuse et insupportable. Il me semble même que de Vénasque n’a pas insisté suffisamment sur la possibilité d’une incursion des monstres dans le domaine des hommes. Peut-être, dès à présent, imaginent-ils le pays qu’il y a au delà de la banquise comme une sorte d’Eldorado, peut-être, pour la première fois, éprouvent-ils de vagues convoitises et, en conséquence, un secret dégoût de leur vie laborieuse… Leur curiosité naturelle suffirait du reste largement à motiver leur départ vers nous et, s’ils ont compris maintenant, comme il y a tout lieu de le croire, les principes du moteur à explosion et de la navigation aérienne, ils se mettront en route dès que bon leur semblera.