Je sais bien qu’ils sont peu nombreux en regard de la population humaine de la Terre ; je sais bien encore qu’ils se sont comportés avec nos explorateurs en créatures inoffensives et timides. Mais, si certains d’entre eux émigraient dans des pays où ils n’auraient plus besoin de supprimer la plus grande partie de leur progéniture, ils ne tarderaient pas à pulluler en raison de leur effroyable fécondité de reptiles. Et, d’autre part, il nous est facile de nous faire illusion sur la cause de leur timidité : elle n’est due nullement à leur faiblesse physique, qui ne saurait être qu’apparente, puisque quelques-uns des travaux qu’ils accomplissent exigent à coup sûr un déploiement considérable de vigueur, de résistance à la fatigue, au sommeil même ; elle provient plutôt de leur inexpérience absolue de la violence et même de tout geste violent ; leur timidité était de la stupéfaction : ils n’ont pas compris sur le moment cette fureur humaine de donner la mort… Ils doivent avoir réfléchi depuis… Imprudence fatale de Ceintras ! C’est l’humanité qui leur a enseigné le meurtre ! Et qui sait si, à cette heure, forts de cet enseignement, animés de désirs de conquête et prévoyant une guerre possible, ils ne préparent pas dans leurs demeures souterraines des armes contre lesquelles nous ne saurons pas tout de suite nous défendre et dont l’ingéniosité et la puissance égaleront celles de leurs machines et de leurs mystérieux aimants ?

Je n’ai pas la présomption de prétendre que tout se passera de la sorte. Que les hommes comprennent seulement qu’il leur est désormais nécessaire de veiller et de se prémunir.

Mais il y a mieux à faire. Nous devons à notre orgueil humain de prendre l’offensive : nous devons au passé souverain de notre race de ne pas accepter qu’une part de la Terre, si petite soit-elle, reste insoumise à sa domination. Évidemment il est impossible que les sauriens polaires nous enlèvent l’empire d’un monde dont nous avons poursuivi la conquête durant des milliers et des milliers d’années, d’un monde où nous ne pouvons plus faire un pas sans fouler les os ou la cendre d’un de nos morts, d’un sol dont toutes les parcelles sont mélangées de poussière humaine. Mais, qu’ils nous causent le moindre dommage, cela même ne saurait se souffrir, et c’est assez qu’ils aient fait périr deux de nos semblables par leur volonté entêtée, sournoise et incompréhensible de les garder captifs dans leur pays pour provoquer notre vengeance et leur asservissement.

Au reste, cet asservissement ne fait aucun doute, même pour un avenir prochain. Le récit de ces aventures, divulgué dans le grand public, ne peut manquer d’y susciter des sentiments pareils à ceux que j’exprime. Nous possédons, grâce à la précaution de Dupont, les plans d’un excellent ballon dirigeable, et demain les aéroplanes sillonneront définitivement les routes du ciel. Nous savons, d’autre part, à quelles embûches il faut nous attendre de la part des monstres et il nous est par conséquent facile de les éviter. Une nouvelle expédition s’impose. Que toutes les nations y participent, que toutes, oubliant pour la première fois leurs discordes, unissent leurs aspirations et leurs efforts contre la race rivale, et qu’une flotte aérienne frétée par elles aille planter sur la terre du Pôle, non pas le drapeau de tel ou tel peuple, mais celui même de l’Empire humain.

FIN

TABLE

PROLOGUE

[7]

I.

— DEUX HOMMES, DEUX CHIMÈRES

[23]

II.

— LES CAVALIERS…

[34]

III.

— … ET LEUR MONTURE

[55]

IV.

— PROPOS ENTRE CIEL ET TERRE

[64]

V.

— LE JOUR VIOLET

[77]

VI.

— SUR LA PIERRE BRUNE

[91]

VII.

— CEINTRAS ÉGARE SON OMBRE ET SA RAISON

[101]

VIII.

— LA FACE AURÉOLÉE D’ÉTOILES

[118]

IX.

— HEURES D’ATTENTE

[130]

X.

— L’ÊTRE SE MONTRE

[143]

XI.

— EXCURSIONS SOUTERRAINES

[163]

XII.

— FAUX DÉPART

[189]

XIII.

— L’AGONIE DE LA LUMIÈRE

[206]

XIV.

— ÉCRIT SOUS LA DICTÉE DE LA MORT

[226]

ÉPILOGUE

[233]

ACHEVÉ D’IMPRIMER
Le vingt-sept mai mil neuf cent sept
PAR
ARRAULT ET Cie
A TOURS
pour le
MERCVRE
DE
FRANCE