La même expérience, tentée une quinzaine de fois en une quinzaine d’années sur une quinzaine de générations de grillons des champs, a toujours été pour moi négative. En liberté ou en cage, Grillon, deux ou trois jours après le suprême accouplement, meurt, entre juin finissant et juillet à son début ; Grillonne en fait autant deux ou trois semaines plus tard et presque immédiatement après sa dernière ponte ; Grillonneau ne naîtra que vers le début de septembre, si son œuf a été confié au sol, ou à une feuille sèche, vers le milieu de juillet.
Cet abîme d’un mois et demi entre deux générations, mes soins les plus divers n’ont jamais pu le réduire à moins de trois semaines. Isolés et privés de la pariade, c’étaient du reste les mâles qui, dans ce cas, végétaient le plus longtemps, — comme je l’ai observé aussi dans le monde tout voisin des sauterelles, — les mâles qui, si aucun obstacle ne s’oppose pour eux aux tendres invitations de Nature, doivent disparaître les premiers.
Il m’a été impossible d’observer l’autre proche parent de Grillon, la courtilière ; uniquement friande de radicelles vivantes, celle-ci s’accommode mal de la captivité, périt très vite si on la prive de saper le libre sol avec une sorte d’avidité vertigineuse. Mais je crois néanmoins pouvoir affirmer que, dans la totalité des insectes connus, c’est Grillon qui a le plus prodigieux mérite en tant qu’autodidacte.
Divers autres insectes, à défaut de surveiller eux-mêmes l’instruction de la future génération, savent du moins tester en sa faveur, lui faciliter l’accès des voies à la vie, préparer aux larves le logement et la nourriture pour le temps où elles seront incapables d’y pourvoir elles-mêmes, bref leur aplanir le terrain et leur mâcher la besogne… Ainsi le nécrophore, coléoptère clavicorne qui prend bien soin de ne pas aimer et de ne pas mourir avant d’avoir découvert la menue charogne de mulot, de musaraigne ou d’oisillon à laquelle il confiera ses œufs et qui assurera l’avenir de sa race ; car celle-ci serait incapable de durer une heure hors d’un « fromage de Hollande » accommodé à ses besoins et lui assurant le vivre et le couvert pour quelques semaines.
Je me rappelle, à ce propos, le vers de mon regretté grand ami François Coppée :
Est-ce que les oiseaux se cachent pour mourir ?
Quand il s’étonnait de ne point retrouver dans les mousses des forêts de Saint-Cloud, de Chaville ou de Saint-Germain, au printemps, les délicats squelettes des oiseaux qu’il imaginait que le froid fait périr, le bon poète parisien ignorait que l’hiver n’a jamais causé la mort des petits êtres ailés dont il avait un peu l’âme et l’esprit ; il ignorait aussi, probablement, l’existence des nécrophores…
Dans le même ordre d’idées, certains coléoptères peuvent atteindre des âges patriarcaux et présider ou assister à l’éducation des jeunes ; les plus favorisés sur ce point, — mais je n’affirme pas que favorisé soit le mot qui convienne, — sont, chez nous, les hydrophiles (dytiques, gyrins, etc…), coléoptères amphibies, admirables machines animales qui nagent, plongent aussi longtemps qu’il leur plaît, sont aptes à la marche terrestre, savent aussi pratiquer le vol à belle allure, bref, qui se présentent à nos yeux sous la triple espèce d’un sous-marin, d’un tank et d’un hydravion perfectionnés. Le grand dytique, qui atteint parfois la taille de la femelle du lucane (celui-ci est l’insecte européen le plus considérable), le grand dytique, après une vie relativement brève à l’état de larve et de chrysalide, devient insecte parfait dès les premiers jours chauds, s’accouple presque aussitôt, une fois pour toutes probablement. Mais, ensuite, au lieu de mourir, qu’il soit mâle ou femelle, il prend ses vacances, profite des beaux jours pour rassasier dans l’air, sur la terre ou dans l’eau, au détriment de toute proie ailée, rampante ou nageante qu’il découvre, son inextinguible appétit ; puis, l’hiver venu, il s’enfouit dans la vase des étangs, des marais, des viviers, et dort ou somnole, dans l’euphorie d’une savoureuse vie ralentie. Au printemps qui suit, il recommence à vivre, s’éveille avec l’appétit qu’on devine, et, dans un aquarium très facilement aménageable, on le peut observer entraînant à sa suite cinq ou six jeunes aussi voraces que lui à la poursuite d’une proie parfois volumineuse, — têtard ou épinoche, vairon ou même goujon. Les vieux et les vieilles, avouons-le à la louange de ces pirates, partagent bénévolement leurs proies avec les petits, — ce qui ne les empêcherait pas, du reste, de manger ensuite ceux-ci, au cas où on négligerait de renouveler leur vivante pitance.
On trouve, en desséchant des mares, dans la vase, des dytiques très vieux, à la carapace (jadis d’un beau bronze vert ou brun) tout incrustée de menus coquillages, ou verdie par de minuscules moisissures végétales. Ils sont gros et lourds, malhabiles sur le sol et dans l’eau limpide ; ils ne volent plus ; seule, la vase leur agrée… Quel est leur âge ?… Quatre, cinq ans, plus peut-être… Ils ont vu de la sorte se succéder au moins quatre ou cinq générations au delà d’eux, ce qui dépasse légèrement les possibilités de la race humaine sur ce point. Les nouveau-nés n’auront donc jamais été livrés à leurs propres ressources, aux hasards d’une expérience improvisée.
Mais c’est probablement là une exigence vitale pour cette race de coléoptères, êtres de proie, sanguinaires, batailleurs, usant vis-à-vis des animaux de leur taille et même d’animaux plus forts qu’eux, de machines leur permettant d’affronter l’eau, l’air, la terre, comme nous, et comme nous pourvus d’instruments de protection ou d’attaque formidables. Puissance qui se compense par d’autres infirmités, et notamment par celles de l’inutilité, de la vieillesse, de la décrépitude, de l’horreur de mourir laid après avoir chéri l’inertie et la vase ; tandis que la race d’insectes la moins défendue peut connaître, sans se soucier de ce qui la continuera sur la terre, le repos sans remords, après la vie, après l’amour, après le labeur de se suffire et le labeur de créer, après la grande et sainte tâche.