… Mais l’œuf de Grillonne a fini de s’ouvrir… La toute petite créature apparaît, immobile, étonnante, presque déconcertante, aussi peu animale et vivante d’aspect que l’était un quart d’heure plus tôt l’œuf lui-même.
Penchons-nous vers elle de nouveau.
IV
Au-dessus de l’écorce déchirée et presque aplatie de l’œuf, il y a maintenant quelque chose comme un grain de riz supporté par six minimes morceaux de fil blanc très mince. On ne sait par quel prodige cela se soutient à un quart de millimètre au-dessus de l’écorce maternelle… Et puis, comme si c’était le vent qui faisait bouger un objet inanimé, deux autres fils blancs, qui surmontent et ne supportent pas le grain de riz, frémissent. Ils frémissent ou plutôt palpitent ; ou plutôt encore… mais aucun verbe ne serait parfaitement exact… Le mouvement des jeunes antennes évoque en effet l’idée d’une dégustation inquiète et studieuse tout ensemble ; je pense aussi à un jeune écolier un peu « dur de tête », comme l’on dit, mais sensible, et qui serait tombé en extase devant le beau chef-d’œuvre qu’on l’a sommé d’apprendre par cœur ; les cils et le cœur de l’enfant battraient alors du même rythme que les antennes de l’insecte ; le mystère humain du beau poème et le mystère naturel que la vie offre à la naissante bestiole doivent produire des émotions et des impressions très voisines dans des cerveaux pourtant si diversement organisés et desservis par des organes entre lesquels toute commune mesure est inimaginable.
Mais, déjà, un phénomène nouveau se produit, bizarre pour l’observateur inexpérimenté, bizarre au point que celui-ci a le droit de se demander un instant si l’attention qu’il déploie au-dessus de sa loupe n’a pas halluciné ses nerfs optiques.
Lentement, le grain de riz et les filaments couleur d’os gratté brunissent, de la même façon que fait dans le châssis du photographe le papier sensible accolé au cliché, devant la lumière. Quand elles ont commencé à donner signe de vie, les antennes avaient déjà une teinte rosée ; maintenant, je m’aperçois que les yeux les ont devancées dans la conquête de la belle couleur brune et mordorée qui sera celle de Grillon pour toute sa vie, sauf durant les quelques heures qui suivront ses deux métamorphoses, où il sera de nouveau tout blanc, et où les choses se passeront, d’ailleurs, comme après sa naissance, avec cette différence, néanmoins :
1o Que, sous la lumière, pourtant atténuée, de l’automne, l’insecte naissant n’a guère besoin de plus d’une heure pour conquérir sa couleur.
2o Qu’à son premier changement de peau, à sa première métamorphose, vers février, il lui faudra subir, à peine transformé, muni d’embryons d’ailes à peine plus importants que ceux qu’il possédait en naissant au monde, trois ou quatre heures au moins de lividité et de débilité larvaires avant d’être de nouveau pavoisé aux couleurs de son activité et de sa vie.
3o Que, lors de la suprême métamorphose, le beau costume nuptial de Grillon, — les ailes de moire noire et or du mâle, les ailes de soie lamée, bronze et orichalque, de la femelle, — n’aboutit à tant de splendeur qu’après une exposition de sept ou huit bonnes heures à l’éclatant soleil des jeunes mois.