Avril ou mai ; époque où les créatures volantes ont à pourvoir au ravitaillement de la nichée ; où les batraciens et les reptiles sortent affamés de l’engourdissement hivernal… Or, durant ce long temps de sept ou huit heures, c’est une tache blanche, puis encore très claire et déplorablement visible que fait Grillon au seuil de son domaine.
Que de fois cette petite chose engourdie, presque inerte, incapable de fuir ou de se terrer, a été saisie au seuil dudit domaine, dans une soleilleuse clairière de la gigantesque et fastueuse « forêt-prairie », par le bec corné d’un oiseau ou la langue bifide d’un lézard vert !… Et ceci juste au moment où, la récompense de sa vie laborieuse, obscure et silencieuse, Grillon allait la tenir du ciel sans mensonge de la chaleur nourricière et de la lumière qui simplifie tout !
La chaleur et la lumière ont donc, en une heure environ, coloré Grillon nouveau-né à sa brunâtre couleur réglementaire ; elles l’ont même fait paraître déjà plus robuste et parfait, quoique le blanc « grossisse », comme disent dans mon pays les dames vieillies et adipeuses qui se soucient encore d’atours. En tout cas, son apparence, ailes à part, est déjà celle qu’il acquerra au temps de l’amour et de la mort. Entre Grillonneau dépourvu d’ailes et le bébé d’homme qui va jambes nues, le rapport pourrait être développé par un bon élève de première supérieure avec la plus suave facilité. Mais la question des métamorphoses dans le monde des insectes présente assez d’importance pour que je préfère exprimer en leurs temps et lieu, plutôt qu’en passant et en hâte, les réflexions qu’elles m’inspirent.
Voici Grillon vraiment né à la vie. Dès que le grain de riz couleur d’os gratté est devenu couleur grain de café rôti, les antennes s’agitent ; le petit être, moins d’un quart d’heure plus tôt, semblait insensible aux impressions que je tentais sur lui à l’aide d’une brindille précautionneusement mise en contact avec son corps ou ses membres ; maintenant, à la suite d’une nouvelle expérience du même genre, il bondit !
Un seul bond, et voici tout près de quarante centimètres entre son berceau et le lieu où il vient d’atterrir. Frémissements éperdus d’antennes. Première prise de contact avec l’aventure. Ses pattes ne flageolent plus, mais agissent déjà. Un temps de repos, d’ahurissement, ou plutôt, dirait-on, d’émerveillement, — d’émerveillement que valent à l’insecte prenant contact avec le monde, la vague sensation de sa nouvelle puissance et, probablement, une hésitation pleine de terreur.
Force pressentie et peur conçue, quel enivrement cette double sensation ne peut-elle provoquer en un bel objet animé jeté solitaire dans ce coin de notre monde qui est pour lui l’Infini ?
J’approche, avec toute la délicatesse désirable, le bout de mon doigt d’une antenne. Je constate que celle-ci a reconnu cet abord suspect deux millimètres avant que ce doigt l’eût touchée. Déjà, elle s’incline. Elle le fait avec prudence et maladresse, dans un sens, dans l’autre, avec de touchantes hésitations, comme la main d’un nouveau-né qui veut saisir la lampe ou la lune et qui frémit de rage quand il voit qu’il ne peut s’emparer d’un objet si précieux lumineusement et si apparemment accessible. Enfin, l’antenne frôle mon doigt qui sent le tabac, le fusil, le chien, l’homme et autres choses terribles…
Un nouveau bond en avant. Puis, c’est la disparition de l’insecte déjà conscient de son devoir de vivre, — sa disparition entre deux feuilles mortes. Précaire défense ! Mais, quand je parlerai des ennemis de Grillon, il me sera facile de montrer que, pour l’instant, elle lui suffit.
L’instinct du danger, de la menace et des moyens de salut existe donc déjà. Nous pouvons, vous dis-je, commencer à vivre.