Un peu de psychologie humaine me paraît, en ce point, nécessaire.
De quel âge datent nos plus lointains souvenirs, quand nous nous posons cette question dans l’adolescence ou la jeunesse, ou, pour plus généralement parler, dès le temps que nous sommes capables de procréer à notre tour de nouvelles graines d’hommes ? Il y a évidemment beaucoup de différence selon les individus. Cependant, si l’on s’amusait à tenter de bien se connaître soi-même, je crois que c’est aux environs de la troisième année que l’on commencerait, en général, à voir s’éclairer l’ombre dont nous sortons. Personnellement, arrivé au milieu du chemin de la vie, j’ai dans mon album mémorial, sans qu’aucune illusion soit possible, des images qui datent de plus loin encore.
Ainsi, je suis certain de revoir directement en moi, — directement, dis-je, et non pas parce que cela m’a été raconté plus tard, — les péripéties d’un effroyable drame auquel je fus mêlé vers l’âge de dix-huit mois… Ceci se passait près d’Agen, dans une belle prairie des « bords de Garonne » : d’effroyables animaux, qui étaient des canards dans l’espèce, surgirent des hautes herbes à mon approche, si bruyamment que j’en tombai sur mon séant ; bien que trottinant avec assez de hardiesse depuis près d’un trimestre déjà, j’en demeurai un nouveau trimestre comme perclus et rempli d’une sainte épouvante à l’égard des mille embûches que peut nous fomenter ce monde.
Qu’étais-je, qu’avons-nous tous été avant le premier souvenir, en général burlesque, qui ait laissé en nous une empreinte durable ? Nous étions probablement et à peu de chose près les larves de ce que nous devions devenir, et je ne risque ici cette métaphore que dans le sens où elle pourra éclairer le mystère des métamorphoses de l’insecte, mystère devant lequel je sens que je tremble déjà. Je veux dire que, si différente que paraisse de la nôtre l’évolution physique et intellectuelle de Grillon, l’abîme n’est cependant pas si infranchissable qu’il y pourrait paraître.
Grillon change deux fois de peau. Dans le courant d’une existence ordinaire, c’est à peu près autant de fois que nous changeons d’âme, d’esprit, de goûts, d’opinions et presque de personnalité. La théorie leibnizienne de la persistance dans l’être représente encore une de ces affirmations absolues et sans valeur auxquelles il est une excuse : que ceux qui en demeurent considérés comme responsables ont été trahis par leurs interprètes et leurs commentateurs, comme le sont si souvent les maîtres par leurs valets, lorsque ceux-ci, fussent-ils pleins de bonnes intentions, entendent à travers les cloisons des fragments de propos qu’ils dénaturent toujours avec une sorte d’allégresse, car les esprits les plus lourds sont ceux qui aiment à se dégourdir en d’effarantes acrobaties. — En vérité, à la condition que l’on réfléchisse soigneusement, presque amoureusement sur soi-même, on découvre dans le recul du passé deux, trois ou quatre êtres si différents qu’il faut beaucoup de bonne volonté au pèlerin rétrospectif pour se reconnaître à telle ou telle étape de son pourtant si court voyage. Je parle, bien entendu, des humains moyens et normaux, capables de grandeur et de faiblesse certes, mais que ne domine aucune de ces passions aux allures de péchés capitaux qui représentent, dans la société actuelle, le fondement et la raison d’exister des plus nuls.
Le petit bonhomme qu’un ébrouement imprévu de canards fit choir dans la prairie agenaise, demeura jusqu’à « l’âge de raison », comme on disait encore alors, un méfiant, un curieux, un taciturne et un ironiste ; un mysticisme exalté le caractérisa vers l’époque de sa première communion ; son adolescence fut si trouble et tendre qu’il s’en souvient infiniment moins que des jours de sa toute petite vie. A vingt ans, il n’exista pas de jeune brute plus orgueilleuse et plus féroce… Bien que j’aie changé encore, je ne veux pas m’adresser ici de compliments, n’étant nullement certain, d’ailleurs, de n’avoir pas déchu ; mais il reste qu’il m’est souvent impossible de me retrouver dans ce que je fus, et, si je le dis ici, c’est que je crois qu’avec un peu de sincérité, la plupart des hommes, en considérant leur passé, feraient de même ; ce que je suis devenu, peu importe ; tant mieux pour moi si j’ai vraiment gardé de l’ironie, de la tendresse et de l’orgueil, serait-ce à la façon dont un herbier conserve, — précautionneusement desséchées, — des plantes rares.
Cette idée de métamorphoses, de trois vies successives, s’éclaire donc un peu dès à présent, du moins pour moi et pour quelques autres, non pas scientifiquement, certes, mais par une comparaison sentimentale et tout nûment subjective qu’il ne fallait pas négliger ici. Au-dessus d’un abîme qu’on a l’ambition de traverser, lançons toujours la corde, en cas qu’il soit impossible de bâtir le pont à toute épreuve. Admettons donc que les trois transformations de notre orthoptère rappellent, de près ou de loin, celles que subissent d’ordinaire, et plus ou moins consciemment, les hommes entre la naissance et l’aube de la vraie vie, de la jeunesse, de l’apogée, — car le reste, âge mûr et vieillesse, est un lamentable superflu dont Grillon n’a que faire. Ceci représentera non pas une explication prématurée et, d’ailleurs, peut-être vraie, mais une traduction, une transposition imaginée de la façon dont il n’est pas impossible que les choses se passent dans les sens, c’est-à-dire dans l’esprit et dans l’âme de mon personnage.
Avec cette différence que nos avatars intellectuels et moraux sont soumis à tous les hasards, influencés par notre bonne ou mauvaise fortune et que, de plus, la bonne fortune peut faire de nous un triste sire et la mauvaise un héros… ou réciproquement.