Pour Grillon, le programme est immuable ; il n’a jamais besoin de se chercher, de se deviner ni de se découvrir ; ses buts, en chacune des périodes de son existence, sont nettement définis, si nettement que l’observation même d’un enfant ne s’y trompe pas ; lorsque, vers l’âge de dix ans, je tentais d’expliquer la vie de mes insectes favoris à aucun de mes camarades, je n’y allais pas par quatre chemins :
— En voilà un qui a changé de peau ; c’est comme nous quand on nous a mis aux culottes. Ou bien encore c’est comme s’il venait de faire sa première communion. Et puis, il changera de peau une dernière fois, pour son mariage.
Trois vies, trois êtres, trois personnalités différentes. Grillon inquiet et vagabond ; Grillon propriétaire et tranquille ; Grillon aventurier, amoureux et poète… Les divisions que le cours de son histoire imposent à son chroniqueur ne diffèrent donc, somme toute, que métaphoriquement de celles que mon enfance lui assignait : d’abord, il faut que Grillon vive, ce qui n’est pas si commode, et c’est son apprentissage de l’univers, qui, selon qu’il l’aura effectué avec bonne chance ou avec guignon, décidera de ceci ; pour récompense, il aura droit à la vie calme et recueillie, laborieuse et fortunée qui devrait faire jalouser son sort par tant de nos semblables ; s’il parcourt avec un égal bonheur ce deuxième stade vital, où les dangers sont pour lui atténués, mais n’en existent pas moins, il obtiendra de plein droit une récompense plus éclatante : l’amour…
Quant à la mort, comme je crois l’avoir déjà indiqué et comme j’espère le mieux marquer plus tard, elle n’est ici que le couronnement suprême d’une carrière bien parcourue ; elle vient à son heure, sans surprise, et, si différente que soit notre mentalité de ce qui correspond à une mentalité chez ces petites créatures, il me paraît impossible que le néant, au terme de leur beau voyage, représente pour elles une chose sombre, funéraire, et enveloppée d’épouvantement.
Mais nous verrons qu’il n’est pas si facile à Grillon d’atteindre l’heure normale, acceptable et sans doute sereinement acceptée de sa belle mort.
V
Grillon, lorsque j’ai frôlé son antenne et suscité en lui la sensation du péril, s’est donc caché sous une feuille morte ou dans la fissure d’une souche, ou dans une craquelure de terrain. La nuit est déjà prochaine et fortes sont les chances pour qu’il ne bouge plus, avant l’aurore et la tiédeur, de ce gîte de hasard. Partons. Aussi bien, demain, ses frères de la même ponte ou ses cousins des pontes voisines auront à leur tour fait craquer l’écorce de la graine animale, et Grillon naissant sera légion dans les sentes herbues ou les clairières gazonnées de la forêt.
C’est là, pourvu que le temps soit chaud et soleilleux, qu’il le faudra rejoindre demain. S’il pleuvait ou bruinait, il ne bougerait non plus que s’il était captif encore de son œuf et continuerait de vivre où il s’est gîté provisoirement, dans un état de somnolence bougonne et presque végétative. Aussi bien, il ne mange pas encore, et n’a pas besoin de cela pour se sustenter, durer et même se développer, ainsi que je le prouverai ailleurs.
Mais le temps est clair, et, dès neuf heures, le soleil rayonne comme un vieux beau qui fait semblant d’oublier que le véritable été touche à son terme. Grillon n’a pas attendu mon arrivée pour repartir à la découverte. Il n’est point pour lui de minute à perdre : une de ses minutes n’équivaut-elle pas à des mois pour nous ? Et le voici qui, innombrable par endroits, sautille, se dissimule, puis reprend son élan à tout hasard, puis se cache de nouveau avec une touchante maladresse. Gardons-nous de l’effrayer. Suivons-le, non pas de loin, mais sans faire de bruit ni bousculer le sable, le gravier ou les brindilles sèches ; et nous le verrons à l’œuvre.
Il sied d’esquisser brièvement son portrait à cette heure, au lendemain de sa naissance ; il est déjà à peu près aussi entièrement brun et mordoré qu’il le demeurera sa vie durant — (en dehors des heures qui suivront ses diverses métamorphoses) ; les femelles gardent, cependant, pendant une dizaine de jours un anneau blanc bien visible entre l’abdomen et le thorax ; chez elles, il ne disparaîtra jamais complètement, et nous en retrouverons comme la trace sur leurs ailes inutiles et silencieuses lorsqu’elles endosseront la parure nuptiale. — Taille mise à part, Grillon est donc déjà, à peu de chose près, ce qu’il sera jusqu’à son épanouissement printanier. Sa figure en seau à charbon a déjà son inexpression définitive. Il saute avec plus de facilité qu’il ne le fera jamais ; mais il ne faut pas croire que, même à l’aube de sa vie, ces espiègleries lui plaisent ; il ne s’y livre qu’en cas de danger et notamment lorsque l’approche de la pointe d’un soulier humain l’invite à changer au plus tôt de domicile. En réalité, dès cet instant, il possède en lui ces sourdes hérédités bourgeoises et casanières, avec tendances à l’obésité, qui le caractériseront durant la majeure partie de son existence. Il semble toutefois profiter de son apparence et de sa couleur de puce (il n’est guère plus gros alors que la plus géante des puces) pour rappeler aussi cette bestiole par le bondissement frénétique, nigaud, hasardeux et maintes fois intempestif.