Mais, si rien ne menace Grillon ou, plutôt, si Grillon suppose que rien ne le menace, il aime mille fois mieux, dès ce moment, courir que procéder par sauts. Criquet et ses pareils marchent parfois, avec un dandinement qui fait penser à celui de l’avion qui « laboure » ; Criquet s’avance alors en personnage entravé par des ailes, mais qui n’ignore pas qu’il peut, quitté le sol, faire succéder au bond une envolée. Grillon, qui n’escompte ni pour le présent ni pour l’avenir un si merveilleux privilège, préfère adapter tout de suite ses pattes, non pas à la marche, mais à la course ; certes, sur ce point, sa cousine la courtilière le laissera bien loin derrière elle ; au lendemain de sa naissance, il n’en est pas moins un très remarquable coureur à pattes ; tandis qu’un saut l’essouffle et l’ahurit, cinq à six mètres de terrain couverts à grande allure ne semblent pas le fatiguer trop.
C’est donc d’un sextuple trépignement hâtif que Grillon procède sur les chemins du vaste univers. Promenade fiévreuse, agitée et qui, de prime abord, nous paraît dépourvue de toute méthode directrice ; mais, sans doute, est-ce notre si difficilement guérissable anthropomorphisme qui est cause que nous la jugions ainsi ; il s’agit pour Grillon d’apprendre la vie et de faire vite. Nous autres, nous sommes toujours tentés d’imaginer l’apprentissage du monde à travers les rideaux du berceau et le long du lent déroulement des mois humains. Pour lui, toute seconde gâchée est plus dangereuse que ne l’est pour nous une année perdue. Vivre ! Il faut vivre… Et, pour seulement tenter de vivre, il faut d’abord comprendre, emmagasiner, expérimenter, réfléchir, peut-être même induire et déduire.
Grillon, à chaque instant, arrête sa course et paraît méditer, antennes et palpes frémissantes, devant des objets quelconques et dont nous ne saurions deviner tout de suite quel peut être l’intérêt pour lui. La nourriture, ai-je dit, ne l’inquiète pas encore. L’aliment qui lui est indispensable est donc strictement intellectuel. Une observation rapide suffit d’ailleurs à faire comprendre que la notion d’un maximum de sécurité est celle qu’il cherche à acquérir avant toute autre.
C’est au moment de supputer les instruments d’investigation qui lui ont été fournis par la nature pour aboutir à cette notion primitive et indispensable que je me sens tout à coup singulièrement désarmé.
D’homme à homme, la diversité des perceptions sensorielles est telle que, si nous nous trouvions pourvus soudain des sens de notre meilleur ami, nous risquerions probablement d’en perdre la raison, si grande serait pour nous la révolution accomplie dans les diverses apparences, qualités ou quantités sensibles qui nous sont au cours des ans devenues familières. Un individu de notre race pour les yeux duquel la gamme lumineuse est perceptible jusque dans l’ultra-violet existe, peut-être, parmi nos amis ou nos connaissances ; et nous ne savons pas, si cultivés que nous soyons, et il ignore, même s’il est le plus savant des hommes, — faute de mots ou de mesure commune entre lui et nous, — qu’il constitue une intéressante monstruosité. Relativement sont nombreux, d’autre part, les gens qui voient le rouge sous l’aspect de la couleur que nous dénommons en général verte, et réciproquement ; mais, de ceux-ci, combien vont du berceau à la tombe sans soupçonner cette anomalie, et n’est-ce point, presque toujours, un futile hasard qui oblige leurs proches à s’en rendre compte ?
Descendons d’un échelon : devant les animaux domestiques par excellence, hôtes de nos foyers, chats ou chiens, ne sommes-nous pas souvent troublés, agacés, irrités, désemparés même par le sentiment de l’abîme qui, indubitablement, existe entre leur monde sensoriel et le nôtre ?
Pourquoi ce chat, courtisan fastueux de nos divans et de nos fauteuils, ce chat d’ordinaire si superbe et si placide, ce chat soigné, gâté, cajolé, repu, rôde-t-il ce soir de façon inquiète, scrutant les coins d’ombre comme si ses pupilles de nyctalope y apercevaient des choses terrifiantes à la vision desquelles nos yeux demeurent inégaux ?
Pourquoi ce bon chien, sous le seul prétexte que la lune s’est levée arrogante et pleine, aboie-t-il et gronde-t-il, se lève-t-il hargneusement, puis fiévreusement se recouche, non sans lancer parfois vers nous des regards implorants ou avertisseurs, — comme si tout n’était pas tranquille et sûr dans la maison où gîtent ses dieux ?
Et encore ne s’agit-il là que d’animaux doublement voisins de nous, et par leur constitution et par une familiarité cent et cent fois séculaire, d’animaux dont les machines à enregistrer le monde se révèlent anatomiquement analogues aux nôtres et fonctionnent, à coup sûr, de la même façon. Nous savons, certes, que l’odorat chez le chien et la vision chez le chat sont plus affinés que chez nous, mais nous retrouvons dans toute la race des mammifères nos cinq sens classiques, et cela nous permet d’imaginer, sinon de concevoir de façon tout à fait méthodique et précise, ce que reflète le quintuple miroir intérieur de ces parents immédiats.