Je dois cependant, dès à présent, indiquer ma conviction que nous possédons, en dehors de nos cinq sens classiques, ou au delà d’eux si l’on préfère, ou même entre eux, bien d’autres sens destinés à demeurer mystérieux et en conséquence à peu près inutilisés par nous. A quoi d’ailleurs, nous servirait de discerner, de cataloguer et de cultiver ces possibilités encore ensevelies dans la subconscience ou l’inconscience de l’humanité ? Tact, vue, ouïe, goût, odorat, ainsi en ont décidé, une fois pour toutes, les vieux instituteurs de notre sagesse et de notre psychologie ; et nous serions bien bons de nous mettre martel en tête, puisque les cinq sens classiques, je dirai même canoniques, semblent suffire provisoirement, — depuis des siècles ! — à la toute petite manière dont il nous plaît de démêler le grand imbroglio de l’univers ?


L’abîme, déjà prodigieux d’homme à homme et de bipède à quadrupède, que ne devient-il pas entre un insecte et nous ? A la vérité, cette facile métaphore d’abîme ne suffit plus. Il vaut mieux imaginer un mur d’ombre de toutes façons opaque, impénétrable, un mur qui interdit à l’exégète l’observation utile, l’expérience fondée, le jugement efficace, la valable conclusion. Seules me demeurent les possibilités hasardeuses, les hypothèses assises sur les nuages du songe, les transpositions à risquer avec l’unique excuse de m’intéresser à mon objet et de croire que, l’ayant si longtemps étudié, je le connais autant qu’il est possible à un homme.

Parmi les organes des sens que le menu scalpel, précautionneusement manié sous la loupe ou le microscope, permet d’inventorier chez Grillon, en est-il qui correspondent à ceux que l’anatomie a fait connaître dans l’humaine conformation ? Oui. — Grillon les exerce-t-il d’une manière qui nous obligerait raisonnablement à nous retrouver parfois peu ou prou en lui ? Les effets qui résultent pour lui de cet exercice, les reflets de son miroir, pourraient-ils se rapprocher en quelque manière de ce que nous observerions en nous dans les mêmes circonstances ? Incontestablement, non.

Grillon possède le sens de la vue. Cela ne veut pas dire que sa vision ait rien de commun avec la nôtre ni qu’elle lui ait été donnée — ou qu’il l’ait conquise — en vue des mêmes fins que nous.

Grillon possède une perceptivité tactile d’une rare subtilité. Même devenu bourgeois et obèse, il demeure à ce point de vue un nerveux, voire un perpétuel hyperesthésié ; et les gamins le savent bien : un brin d’herbe souple ou une paille de balai insinuée dans le gîte souterrain de Grillon l’en font sortir presque immédiatement : sa méfiance du risque et son goût du home ne résistent pas à son horreur des chatouilles. Détail que n’ignorent pas non plus certains de ses ennemis animaux, friands de sa chair ou jaloux de sa demeure.

L’existence d’un appareil auditif chez Grillon est déjà problématique. Quant au goût et à l’odorat, qu’on ne saurait pourtant lui contester, il n’est point d’organe qui rappelle en lui ceux qui sont tributaires de ces sens dans notre espèce. Cependant, lorsque vous marchez bruyamment ou parlez haut à cinq ou six mètres de la demeure de Grillon, il rentrera précipitamment chez lui s’il est en train de prendre l’air sur son seuil et il se sera tu au préalable s’il est mâle et si est venue la saison de son chant. Cependant encore, lorsque vous l’observez en captivité, il saura faire, entre un bout de sucre imbibé de vieil armagnac et un autre bout de sucre imbibé d’alcool à brûler, une différence qui prouve qu’il s’y connaît et que, sur ce point au moins, ses goûts ressemblent bien plus aux goûts d’un gourmet humain cultivé que ceux, par exemple, d’un Samoyède.

L’odorat ? Tout se passe comme si ce sens était aussi développé chez Grillon que chez nous ; je place sur une table la cage où je l’élève ; j’en ouvre la porte ; à cinquante ou soixante centimètres de ladite porte, j’ai disposé le traditionnel morceau de sucre imbibé d’armagnac, un peu plus loin une mie de pain, dans une soucoupe où demeurait une goutte de café, ailleurs une petite touffe de trèfle frais et, enfin, une appétissante feuille de cœur de laitue. Aussitôt, notre bonhomme qui savourait paisiblement la tiédeur d’un rayon de soleil, en somnolant ou en pensant à des choses, s’émeut, fait frétiller ses antennes, agite ses palpes, tortille le cou dans la mesure où cela lui est possible, bref, flaire le vent. Et le voici qui bientôt se met en marche, sans précipitation, sans crainte non plus, — car il faut noter que Grillon, en captivité, ne tarde guère à n’attacher qu’une importance très médiocre aux gestes, aux bruits et aux visages humains. Il gagne la porte de sa cage et se dirige imperturbablement vers le morceau de sucre, le « renifle », hésite…, mais déjà, son flair l’a averti que cette aubaine n’était pas la seule qui lui fût offerte dans le voisinage ; il se remet en route, visite successivement la mie de pain dans la soucoupe qui embaume le café, dont il est également très friand, puis la touffe de trèfle, puis la laitue… Après quoi il ne lui reste plus qu’à choisir dans cette diversité de succulentes pâtures. Il n’imite guère, d’ailleurs, l’âne de Buridan et son choix est vite fait ; car ce paysan a un penchant incontestable pour les produits, même nocifs, de la civilisation humaine, et faute de pouvoir tout absorber, il commence par la friandise qui l’allèche le plus, c’est-à-dire, hélas, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent par le café ou par le sucre alcoolisé…

Après quoi, non pas titubant mais légèrement alourdi, il regagne sa cage et sa place favorite, — la plus soleilleuse, la plus lumineuse ; son appétit est satisfait ; un immense bien-être et les brumes dorées d’une heureuse ivresse doivent alors caresser et bercer cette petite vie. Ses antennes ne s’agitent plus de manière intéressée, avide ; elles bougent mollement, comme s’il s’agissait pour elles de battre la mesure dans le précieux concert dont leur propriétaire jouit et qui est celui même des ondulations de la chaleur et de la clarté. Poète et musicien à sa manière, Grillon, à coup sûr, compose en de pareils moments un grand hymne silencieux à la beauté et à la bonté de l’existence.