Autres preuves de la sensibilité olfactive très aiguë de Grillon.
Je mets dans sa cage des fleurs qui sont, pour nous aussi, à peu près sans odeur : pâquerettes ou pensées sauvages, coucous, boutons d’or. Il les examine et ne s’en inquiète plus : ce n’est pas bon à manger, n’est-ce pas ? Mais tentons la même expérience avec des roses, des lilas, des œillets, des glycines, avec des fleurs dont les parfums flattent vivement et délicieusement nos narines à nous ; aussitôt, Grillon témoigne d’un véritable affolement ; il va et vient d’un bout à l’autre de sa cage, grimpe le long de la toile métallique qui l’aère, bondit contre la toiture vitrée et file dare-dare dès que j’ouvre la porte. Il est donc à peu près hors de doute que le parfum des fleurs lui est désagréable ou pernicieux. En fait, si je ne prenais pas mon pensionnaire en pitié, si je ne débarrassais pas sa demeure de ces fleurs fortement odorantes, il ne mangerait plus et, les premières minutes d’excitation, de colère ou de souffrance passées, il s’alanguirait et dépérirait promptement.
Il est encore à observer que Grillon, en liberté, n’établit jamais son terrier aux environs d’un massif de roses ou de violettes, ni sous l’ombrage d’une glycine, si agréable que soit là le gazon, si favorable que soit le terrain, si bien exposé que soit le site. Certes, lorsqu’il s’installe, l’épanouissement des belles et douces fleurs détestées demeure lointain encore ; les roses d’automne agonisent ; les feuilles elles-mêmes tombent à la poussière ou à la boue ; mais ce pressentiment, cette pré-connaissance d’une atmosphère qui serait plus tard, par son arome trop fort, désobligeante pour l’insecte, ne représente qu’un des plus petits miracles de son instinct.
Si Grillon est hostile à des odeurs qui nous sont précieuses, rendons-lui cette justice qu’il en déteste aussi dont nous avons le légitime dégoût, notamment celles de la corruption cadavérique, de la pourriture végétale, des ordures. Ses ordures personnelles, il va les déposer soigneusement à l’entrée de son trou, à l’extrémité de la petite plate-forme bien nette où il aime à prendre le bon air et le soleil. Placez sur cette plate-forme une saleté ou une menue charogne, restez là quelques minutes sans bouger et vous verrez bientôt Grillon sortir, exécuter des virevoltes à une allure furibonde autour de l’objet nauséeux, s’escrimer à le repousser des pattes loin de sa demeure ; si le morceau est trop gros, il essayera de l’enterrer ; s’il est impuissant à s’en débarrasser de l’une ou de l’autre manière, il préférera, en fin de compte, abandonner sa maison à jamais, ce qui, comme nous le verrons ailleurs, ne peut être pour lui qu’un crève-cœur infini, un geste désespéré, et presque l’acceptation de la mort avant l’heure.
De même, dans la cage où il est captif, introduisons un de ses congénères mort récemment, — ou plutôt fraîchement tué, car Grillon, à l’abri des périls de la liberté ignore les maladies et ne devance jamais l’appel de la grande ombre ; aussitôt, l’hôte ou les hôtes du lieu se mettent à la besogne et se débarrassent de ce macabre voisinage par les moyens que la nature a mis à leur disposition : ils mangent le cadavre ; ils le mangent très visiblement sans enthousiasme, sans goût, patiemment, méthodiquement, jusqu’à ce qu’il ne demeure plus du défunt que le masque en forme de seau à charbon, les pattes et les ailes imputrescibles… Les vainqueurs, dans la saison des amours, sont ainsi maintes fois obligés d’achever, — et c’est le mot propre, — un rival mortellement blessé ; mais, dans ce cas-là, il ne faut imaginer chez l’insecte aucune gloutonnerie, aucune gourmandise ; il s’acquitte d’une corvée hygiénique, sans hâte et sans plaisir, simplement parce qu’il le faut et qu’il sait que cette peine en somme minime en épargnera de plus cruelles à ceux de ses organes sensoriels qui lui tiennent lieu de narines.
Ce qui, de ces diverses observations, est à retenir pour le moment, c’est que Grillon entend, goûte et odore. Par où, comment ? Là recommencent pour nous les difficultés d’interprétation et de traduction.
Les yeux, eux, existent, et l’hypothèse — dont le fardeau est si lourd à supporter quand on est bien décidé à ne pas se jouer d’elle ou à jongler fantaisistement avec elle, — l’hypothèse n’aura à intervenir en ce qui les concerne que pour tenter d’établir comment la lumière agit sur eux et en eux.
Le tact ? Il est généralisé sur la majeure partie du corps, comme chez l’homme. Ne nous y attardons pas. Les ailes, quand elles ont atteint leur complet développement, sont seules absolument insensibles : des vêtements savamment accrochés à mi-corps comme pour protéger du froid ou des blessures possibles le dos et les flancs trop vulnérables et délicats.
Le goût ? La manducation s’effectue au moyen de crocs cornés, pourvus de ressorts terribles mais nullement innervés ; point de langue, ni de papilles gustatives, ni rien qui paraisse en tenir lieu dans l’orifice buccal ou le long du tube digestif. Restent les palpes, appendices articulés minutieusement, dirigés par des muscles dont la mécanique est savante, mais qui ne sont reliés, eux non plus, par aucun nerf, avec le cerveau ou un autre centre nerveux. Pourtant, Grillon est, nous le savons, non seulement gourmand, mais gourmet. Cela suppose, exige même en lui un siège du goût. Situons-le provisoirement dans les palpes, si impuissantes qu’elles nous paraissent encore humainement à s’acquitter de leur fonction.