Une certitude se laisse ici surprendre, à savoir qu’il faut faire abstraction de nos sens humains, oublier la façon dont ils s’exercent, et même leurs noms, s’il est possible, quand on se propose de rendre compte avec quelque vraisemblance de la façon dont un insecte s’instruit de l’univers en le reflétant.
Je ne veux plus discuter ; il me tarde trop de faire en paix des suppositions, me sentant désormais aussi incapable que quiconque au monde de les justifier mieux que je ne l’ai fait dans les pages qui précèdent celles-ci. Tout m’incline à croire que Grillon, en tant que reflet du monde, est plutôt, humainement parlant, une confusion harmonieuse de sensations qu’un système sensoriel nettement divisible en cinq parties ou plus, ou moins. J’ai a priori et, presque insolemment, situé le siège du goût dans les palpes ; nulle raison, à présent, bien au contraire, de ne l’y point maintenir, mais non sans faire remarquer que lesdites palpes ne bornent pas à cela leur activité et qu’il y a toutes chances pour qu’elles goûtent non seulement l’objet où elles laissent traîner leur savante et calculée mollesse, mais aussi une friandise lointaine, ce qui représente un subodorat ou une gustativité exercée à distance, sans fil ni contact.
Cependant, les antennes effectuent, elles aussi, des mouvements plus ou moins compliqués, mais qui sont en étroite connexité, presque en harmonie avec ceux des palpes ; de ceci la plus vulgaire et la plus courte expérience en convaincrait le plus sceptique ou le plus indifférent. Décrivons sommairement les antennes, organe essentiel de la réceptivité sensorielle des insectes : deux filaments d’un centimètre et demi de longueur chacun, dans le cas de Grillon, et d’un diamètre à peu près égal à celui d’un fil à faufiler ; l’appareil s’ajuste à la boîte cranienne ou, pour mieux dire ici, à la pellicule faciale par un joint de ce système que les mécaniciens appellent « à rotule ». Les deux paires de palpes qui entourent la gueule, au bas du « seau à charbon » sont ajustées de la même manière, à cela près que leurs joints à rotule semblent moins parfaits et « fignolés ». Le côté intérieur et convexe de ces diverses rotules plonge dans le liquide facial. Nul nerf entre elles et le cerveau. Mais nous en savons déjà suffisamment long pour comprendre que, même à défaut de liquide facial, l’éther, présent en tout et même dans le néant, suffirait scientifiquement pour expliquer la transmission au cerveau des impressions reçues du monde.
Quelle est la nature des impressions enregistrées par les antennes et les palpes ? Elle est complexe, considérée de notre point de vue, et c’est là-dessus qu’il faut que j’insiste dans mon désir d’être clair. Elle est complexe, c’est-à-dire que l’insecte reçoit en bouquet, combinées et fusionnées, des sensations que nous sommes habitués à ne connaître en nous que distinctes. Je fais résonner un gong aux environs de Grillon : les antennes bougent, les palpes aussi, mais celles-ci seulement quand le fracas est considérable ; j’enflamme un bout de magnésium, les palpes restent à peu près immobiles et les antennes s’agitent avec une sorte de frénésie ; je replace la friandise ou la charogne à proximité de mon pensionnaire ; alors les deux éléments du double système récepteur présentent des mouvements modérés et une intensité approximativement égale, comme du reste dans le cas où on provoque un abaissement ou une élévation brusque de température dans la demeure du sujet.
Qu’en conclure, sinon que les palpes et les antennes constituent à elles seules un système sensoriel synthétique, à fins multiples. Harpagon avait son Maître Jacques, Grillon se contente d’une bonne à tout faire pour l’organisation et l’entretien de son domaine intérieur : d’une bonne à tout faire, l’antenne, aidée d’une doublure, d’un « extra », la palpe.
L’antenne écoute, l’antenne voit, l’antenne flaire, l’antenne goûte, l’antenne odore, tantôt seule, tantôt plus ou moins secondée par la palpe. Cette simplification doit-elle être tenue pour une supériorité quand nous considérons ce qui se passe chez nous ? Il serait prétentieux et assez vain de répondre arrogamment par oui ou par non, même en apportant de savants arguments à l’appui de la thèse ou de l’antithèse. Mais j’incline à croire que, qui dit simplification dit progrès, aussi bien chez les êtres créés par la nature que dans les machines dues à l’industrie humaine ; la complication du reptile antique, armé de trois yeux, pourvu d’oreilles, muni de quatre pattes et même de cinq pattes, — car la queue était très souvent une sorte de patte accessoire, de béquille qui lui servait à soutenir sa lourde démarche, — pouvons-nous l’admirer en pensant au serpent si clairvoyant avec ses deux yeux, si sensible au moindre bruit malgré l’absence de pavillons auriculaires, si agile et si fort quoique privé de membres ?
De même, dans les êtres mécaniques créés par l’homme, simplification est synonyme de progrès. Qu’on veuille bien comparer à ce point de vue les automobiles d’il y a vingt-cinq ans aux automobiles actuels.
Qu’on me permette aussi de rappeler à ce propos une idée que j’ai rapidement indiquée au début de ce livre : étant donnée la brièveté d’une génération d’insecte quand on la compare à la durée d’une génération humaine, il faut admettre, relativement et raisonnablement parlant, que les races des insectes sont infiniment plus vieilles que nous sur la terre, et qu’elles y ont atteint, depuis des siècles et des siècles, le point extrême de leur évolution… Alors, me fera-t-on remarquer, l’instinct ne serait plus une forme embryonnaire de l’intelligence, mais l’intelligence elle-même retombée en enfance au delà de son suprême progrès, momifiée, devenue rigide et à jamais invariable ? Pourquoi pas, puisque l’intelligence ne serait plus, dans cette hypothèse, indispensable à la vie, et que la nature ne semble guère se soucier que de poursuivre son œuvre de vie à peu de frais ?
Et puis, intelligence, instinct, des mots encore ! J’aime mieux reprendre une fois de plus une comparaison qui me paraît frappante : aux débuts de l’automobile, il fallait, entre autres choses, qu’une intelligence dosât l’admission d’air et de gaz dans le carburateur, surveillât la respiration du monstre mécanique… A présent, le monstre accomplit cette fonction automatiquement, j’allais écrire instinctivement ; or, il ne s’en porte et ne s’en comporte que mieux.