Avec quelle curiosité mêlée d’envie je pense à cette sensibilité simple et harmonieuse de Grillon et aux voluptés esthétiques que nous en retirerions, s’il nous était donné de nous en pourvoir à notre gré ! Au lieu de percevoir le monde sensible sous des modes étroits et bornés, en tableaux fragmentaires, incohérents, aussi imparfaits que ceux des puériles lanternes magiques, et qu’il faut qu’un labeur mental rapproche et relie quand on veut qu’ils acquièrent quelque valeur, nous n’aurions qu’à contempler en nous, savamment ordonné et même ouvré à chaque seconde de la vie ou du rêve, l’ensemble de notre univers. En admettant même que Grillon ne possède pas plus de sens que nous et que lesdits sens — comme d’ailleurs il y paraît — soient des équivalents de nos sens classiques, il est incontestable qu’ils profitent heureusement de leur intime fusion : ainsi, cinq pauvres diables, qui meurent à peu près de faim en menant une existence solitaire et égoïste, réalisent un bien-être relatif en mettant leurs humbles ressources en commun.
L’homme, qui corrige les infirmités de ses sens particuliers à l’aide d’organes artificiels supplémentaires, la myopie et la presbytie avec des bésicles, la surdité avec des microphones, n’arrivera-t-il pas un jour à créer l’appareil (il ne sera peut-être d’abord qu’un jouet comme à l’ordinaire en pareil cas, mais son utilité pratique apparaîtra bientôt considérable), l’appareil grâce auquel il pourra synthétiser des impressions de natures diverses ? Cela n’est ni inconcevable ni impossible… Mais, jusqu’ici, ce rêve de jeter des ponts entre nos différents domaines sensoriels n’a guère intéressé que des poètes, des musiciens, des artistes et des théoriciens de l’art. Inutile de citer certains vers fameux de Baudelaire ou d’Arthur Rimbaud qui, d’ailleurs, quels que soient leurs mérites littéraires, ne jettent guère de clarté sur la question et sont beaucoup moins affirmatifs que ne le pensent la plupart de leurs commentateurs. La brute géniale qui s’appela Richard Wagner entendait que les drames lyriques fussent émouvants, non seulement au point de vue musical, mais aussi au triple point de vue poétique, pictural et sculptural ; et l’on sait avec quelle activité bilieuse et tatillonne ce magistral barbare s’occupait des décors, des attitudes de ses interprètes… Du drame intégral tel qu’il le concevait, trois autres sens étaient cependant écartés, comme s’il s’était agi de personnages pauvres ou indignes et qu’on n’invite pas aux belles fêtes : le tact, l’odorat et le goût. Plus récemment, des esthètes remarquèrent ces omissions et elles leur parurent regrettables. Je me souviens personnellement d’avoir assisté à des concerts de parfums : mais, assez enclin aux migraines, j’en supportai assez mal le charme… Je me souviens aussi d’une représentation intime où, durant qu’un jeune homme clamait des choses qui devaient être des vers et que des instruments bruissaient dans la pièce voisine, une dame vêtue à l’antique et armée de divers vaporisateurs faisait fonctionner tantôt celui-ci, tantôt celui-là en se promenant dans l’assistance. Aucune absurdité à cela, en principe, sinon que le tact et le goût demeuraient encore à l’écart dans cette si passionnante tentative ; et je m’étonnai notamment qu’on n’eût pas disposé devant chacun de nous un plateau chargé de divers mets ou friandises, avec l’indication des minutes précises où nous devrions savourer telle bouchée de ceci ou telle gorgée de cela, — moi qui n’ai jamais écouté la musique de Claude Debussy sans désirer m’asseoir au banquet des anges et celle d’Alfred Bruneau sans éprouver l’envie sincère d’une bonne potée de soupe aux choux.
Me voici au terme de ma première étape. La façon dont la sensibilité de mon personnage lui permet de faire son apprentissage de l’univers, il m’a bien fallu la suggérer, puisqu’elle était inexprimable. Il reste à m’excuser d’une bizarrerie et d’une lacune que l’on pourrait avoir remarquées ; j’ai écrit plus haut : l’antenne voit ; et je n’ai point parlé des yeux.
C’est que les antennes, durant les premiers jours de Grillon, suffisent à lui donner, par les vibrations lumineuses qu’elles enregistrent tout aussi bien que les vibrations sonores par exemple, les notions d’ombre, de clarté et même de couleurs. Je ne hasarde rien ici ; l’instrument étonnant que sera, plus tard, l’œil à facettes de l’insecte Grillon n’est visiblement pas fini, pas au point, durant les premiers jours d’inquiétude et de vagabondage. Il contient une sorte de buée partout répandue et due, m’ont dit des spécialistes (mais je n’affirme rien), à la présence d’un liquide de nature albuminoïde, au moins aussi opaque à la plupart des rayons que le blanc d’œuf figé ; et ce liquide ne s’élimine guère de façon complète avant que Grillon ait à peu près réalisé sa croissance.
Je me permets également de rappeler une autre possibilité notée plus haut : il n’est pas sûr que les yeux de Grillon, en dépit du nom que nous leur donnons et de leur place qui, sur sa face, correspond à peu près à celles qu’ont les yeux sur nos figures, il n’est pas sûr que ces yeux d’insecte, dont le système est si peu semblable au système des yeux humains, aient même rôle et soient établis en vue du même office. Ce n’est pas ici que la preuve est à faire ou la présomption à établir en faveur de ce que j’avance. Je n’ai provisoirement qu’à inscrire en cet endroit : « Les organes que nous appelons yeux, faute de mieux, chez tous les insectes, et particulièrement chez Grillon, ne sont d’aucune utilité pour lui dans l’époque où il commence et poursuit son apprentissage de l’Univers. Ceci pour deux raisons, dont l’une suffirait : à savoir que ces yeux sont encore pour ainsi dire inexistants, et vraisemblablement aveugles ; quant à l’autre des deux raisons… »
De celle-ci, nous nous en occuperons au moment voulu, lorsque Grillon, après bien des angoisses, aura conquis son droit à la vie et jouira de celle-ci paisiblement, en pensant à des choses pour son plaisir, en reflétant d’une manière désintéressée des miracles, dans le fond de son gîte, à l’ombre, ou sur le bord de son gîte, au soleil.