Premier monologue de Grillon.

« Derrière moi, il n’y avait que de l’ombre très noire. Il y a eu tout à coup, devant moi, une ombre vaguement éclairée et prodigieusement inconnue ; elle se ponctue peu à peu maintenant de points lumineux ou sombres, dont l’intérêt croît à mesure que je sens qu’ils s’affirment, et se précisent comme pour moi tout seul. Cette fois, plus de doute : le miracle passionnant qui se propose à moi est bien celui qui a nom vie, et dont j’ai déjà la compréhension parce que mon instinct me rend compte de son prix et de ses difficultés. Tout se passe comme si mon heure était venue de jouir d’une récréation enfin accordée entre deux néants.

« Je vis, c’est-à-dire d’abord que je puis bouger ; essayons. Ceci est infiniment pénible… Les bonnes choses qui s’appellent chaleur et lumière sont longues à dissoudre l’armure rigide qui m’étreint et m’immobilise encore. Mais je sais qu’il n’y a qu’à prendre patience. Essayons de nouveau… Ça y est ! Je crois que je viens de sauter… Qu’un danger me menace, je possède donc déjà une arme ; je ne suis plus tout à fait nu, ni tout à fait pauvre ; une monnaie, si mesquine soit-elle, est déjà tombée dans ma besace ; j’ai commencé à me constituer l’indispensable capital. L’enveloppe de mon œuf, qui, dilatée, me servit de berceau, est dès cet instant très loin derrière moi, dans un passé méprisable ; en revanche, le monde où je m’avance, — à mesure qu’il s’éclaire ou que ma vie l’éclaire, — apparaît d’instant en instant plus passionnant, plus terrible et plus merveilleux. »


… Dans le même moment, ils sont bien quelque cinq milliers de petits êtres de sang ou de race identique à penser de la sorte, à chanter silencieusement un poème lyrique analogue sur une surface de pelouse gazonnée où un retraité banlieusard désespérerait de pouvoir faire construire un pavillon de dimensions décentes.

Y aurait-il eu deux cents œufs sur la feuille morte où j’ai vu Grillon se délivrer de sa coque amollie, moins de dix minutes après que le premier est éclos, ceux des autres qui étaient reconnus bons pour tâter de la vie, c’est-à-dire presque tous, ont suivi moutonnièrement son exemple et franchi le bastingage qui sépare la nef trop béate où vogue Panurge de l’Océan meurtrier, mais plein d’attraits inconnus et de promesses d’aventures.

Infiniment peu de déchet. Grillonne, en captivité, c’est-à-dire dans les seules conditions où sa ponte peut être quantitativement évaluée de manière précise, produit une somme de deux cents à trois cents œufs. Dans la cage où nul danger ne les menace, où nul accident ne survient, il n’est guère d’œufs mort-nés que dans la proportion de trois ou quatre au plus sur cent. Pour les œufs pondus en liberté, les risques sont évidemment bien plus considérables ; et peut-être la mère vagabonde est-elle plus rageusement et courageusement féconde que celle qu’a rendue trop confiante l’abri de tout repos où elle s’est accoutumée à vivre, et où elle n’a plus de raison de croire que sa progéniture ne vivra pas à son tour.

Je note également que Grillonne, en liberté, pond très rarement à l’endroit même où elle a établi son gîte, vécu, aimé, conçu. L’expérience est simple. Je me munis d’un très petit pinceau, d’un peu de blanc d’argent ; je fais sortir de leurs domiciles les hôtes des terriers sur un lambeau de prairie limité et dont j’ai établi le plan ; quand l’hôte du terrier n’est pas une hôtesse, je le rends immédiatement à son trou, non sans me reprocher de l’avoir effrayé ou ahuri sans utilité ; si c’est une femelle, je lui inflige au corselet une marque que je reproduis sur mon plan, à côté du point qui indique sa demeure : une barre, deux barres, trois barres, un rond, un triangle, un trait horizontal ou deux, ou trois… En mélangeant convenablement au blanc d’argent de l’essence de térébenthine, la marque sera visible au moins deux mois. C’est plus qu’il ne faut.

Car alors, les chants des mâles se seront tus un à un et les femelles, elles aussi, seront mortes. Avec un peu de patience, en observant « à quatre pattes », touffe par touffe, le lambeau de prairie dont j’ai établi le plan, puis les alentours, je retrouverai, desséchées, la plupart des dépouilles maternelles… J’ai tenté cette expérience une vingtaine de fois ; je n’ai jamais rencontré aucun de ces facilement identifiables menus cadavres à moins de sept mètres à vol d’oiseau (ou, pour mieux dire ici, à vol de mouche) de l’endroit que la bestiole avait élu pour contempler le songe de la vie.

Beaucoup d’hypothèses sont permises à qui désire expliquer ce vagabondage de la femelle près de produire et de mourir.