La prière, c’est la musique adorable et tragique qui résonne dans tout cœur d’insecte ou d’être humain reconnaissant quand, à la compréhension des bienfaits reçus ou à venir, se mêle l’angoisse, pour le favorisé, de ne point mériter les réalités ou de se juger indigne des promesses.
Grillon a raison de se sentir très faible et très petit. Nous avons dit quelle était sa solitude à sa naissance ; or, il semble qu’il va non seulement l’accepter, mais la relever comme une gageure, cet être chétif et sans armes dont l’individualisme durable a déjà été noté.
Mâle ou femelle, Grillon ne connaîtra ses pareils qu’au terme, ou pour mieux dire, à l’épanouissement de sa vie, — pour les désirer s’ils ne sont pas de son sexe, pour tenter de les tuer, s’ils sont du même sexe que lui. Tendances qui, par certains côtés, ne sont pas très loin d’être humaines… Mais, pour le moment, tenons-nous en aux faits.
Deux grillonneaux nouveau-nés se trouvent antenne à antenne, — j’allais écrire nez à nez, ce qui n’a rien de bien extraordinaire, étant donné leur nombre dans des coins très limités… Salutations ou, plutôt, essais méfiants de prise de contact. On ne sait de l’une ou l’autre part à qui l’on a affaire, n’est-ce pas ? Assez puérilement, l’observateur est tenté de penser, même s’il n’en est pas à sa première expérience : « Attention !… Cela va être gentil… et touchant… » Sentimentalisme et anthropomorphisme incurables ! Sitôt que les antennes méfiantes se sont touchées, comme deux épées au début d’un duel, les deux frères ont compris qu’ils étaient frères et cela suffit pour les décider à mettre au plus tôt la plus grande distance possible entre eux deux. Course précipitée ou même bonds de part et d’autre, en sens inverse, bien entendu. Après quoi, durant le temps qu’il leur faut pour souffler, je constate un remuement coléreux de palpes et d’antennes, chez les deux frères, ou chez le frère et la sœur ; car, la notion du sexe n’existant vraisemblablement qu’après la dernière métamorphose, Grillon et Grillonne, à ces premières heures de la vie, n’y regardent pas de si près pour se haïr… Mais, aussi aventureux que je puisse paraître, je suis bien forcé de traduire avec les mots dont je dispose ce que chacune des deux bestioles a tout l’air d’éprouver en pareille circonstance. Or, cela ne saurait être que quelque chose comme : « Attends un peu les beaux jours, mon petit ! Qui vivra verra… Et tâche de ne pas te trouver sur mon chemin, si tu ne tiens pas à te mesurer avec mon amour ou avec ma haine… »
II
Grillon est donc d’autant plus seul pour commencer à vivre qu’il ne veut point de rapports amicaux avec ses pareils. Cette solitude si résolue et entêtée fait penser involontairement à celle des anachorètes et des stylites, mais faute de pouvoir la motiver mystiquement en l’occurrence, nous préférons nous avouer infirmes à comprendre et même à expliquer.
Car, si Grillon est seul et désarmé, il est de plus la pâture désignée de bandits et de pirates sans nombre auxquels nous avons fait allusion déjà. Au début de l’Iliade, Homère énumère les chefs. La nomenclature des principaux ennemis de Grillon doit trouver sa place en cet endroit de l’humble épopée que j’ai en son honneur entreprise.
Aucune seconde de la vie de Grillon qui ne soit menacée gravement. Entre la période errante de son enfance et la période aventureuse de son épanouissement, son repos précautionneux est lui-même guetté par des ennemis contre lesquels il ne peut rien, si le hasard les met sur sa route, ou, pour plus exactement parler, les amène aux environs de son trou. Mieux vaut donc passer en revue ces ennemis sans trop se soucier, — sinon à titre d’indication, — de la saison et du mois où leur offensive devient inquiétante.
Ce que je souhaite avant tout, c’est qu’on admire, comme je le fais, que tant de pièges, de traquenards, de vols et d’assassinats, tant d’actes naturels, suscités comme chez nous par la voracité ou l’envie, mais multipliés à l’extrême, permettent néanmoins à Grillon de subsister, d’aller jusqu’au bout, de procréer.