Les fourmis.
Je n’aime pas cette race-là. D’abord pour des motifs sentimentaux que la fable de La Fontaine me dispense de développer. Mais je connais d’autres motifs à ma haine, des motifs plus intellectuels et raisonnés, si tant est que de telles épithètes signifient rien de précis en pareil lieu. A la vérité, j’ai peur que les êtres de ma race n’aboutissent, non pas dans des milliers d’années, mais tout bonnement d’ici quelques siècles, à faire de la planète Terre une vaste fourmilière humaine, une communauté universelle et d’autant plus étroite, mais divisée pourtant en sous-communautés… Je l’appréhende d’autant plus que Wells, qui est un grand écrivain et un subtil visionnaire, a exprimé sous diverses formes sa foi en cette possibilité ; et je suis d’autant plus navré d’éprouver cette appréhension que Wells n’a pas l’air autrement écœuré, révolté ou désespéré par une semblable perspective.
De même que telles ménagères, riches en bas de laine remplis de cuivre, d’argent et d’or, accumulent en outre des provisions de toutes sortes, dans les coins les plus secrets de leurs maisons vénérables, de même agissent les fourmis. Vous railleriez ou blâmeriez ces ménagères, elles vous répondraient non sans justesse, d’ailleurs : « Que voulez-vous ? Ce fut la guerre… » A l’excuse des fourmis, il faut reconnaître qu’elles sont toujours en état d’hostilité, et même de siège, non seulement d’espèce à espèce, mais de fourmilière à fourmilière. Nous aurions donc mauvaise grâce à leur reprocher des précautions que nous venons de supporter, d’admirer ou même de jalouser durant cinq ans et plus dans certains clans de la société humaine et de diverses nations, dont la française.
Ce qui me paraît le plus grave, c’est que les fourmis, dans leur fourmilière, réalisent incontestablement cette mise en commun des biens et cette socialisation de l’activité à quoi semble aspirer une bonne partie de l’humanité actuelle, illuminée par des prophètes dont l’ascendant est, du reste, incontestable. Restons-en à l’exemple des fourmis et sourions comme de pauvres sages que nous sommes, en pensant que le triomphe de ce qui s’appelait, en un temps, modestement, le socialisme, aboutira à un état de choses où chacun travaillera pour la communauté, certes, et économisera pour elle, mais où, fatalement, mécaniquement, la guerre de communauté à communauté existera de manière chronique, endémique, moins bruyante mais plus féroce que d’individu à individu ou de peuple à peuple. Et ce n’est point cela, me semble-t-il, qu’avait prévu le socialisme honnête et utopique dont nous aurions voulu nous bercer longtemps encore, dans la cathédrale aux grandes orgues dont si magistralement savait jouer l’archiprélat Jaurès.
Si ce livre n’était un livre de bonne foi, j’en retrancherais cette digression après l’avoir relue. Mais, si superflues que me paraissent de telles lignes en ce sujet, je me sens un faible pour elles, parce que ma plume a couru toute seule et comme si je n’étais là pour rien. Ici encore plus qu’ailleurs il me déplairait de restreindre la liberté de mon esprit et de mon cœur, et de traiter ceux-ci comme de mauvais drôles, même quand leur espièglerie et leur turbulence me sembleraient, à moi aussi, intempestives, excessives, déplacées.
On peut évaluer à vingt pour cent le nombre de grillons anéantis, avant que de naître, par la seule race des fourmis. Ces ménagères savent le prix des œufs. Or, les femelles des orthoptères, peut-être à cause de leur confiance en leur grande fécondité, n’usent qu’avec assez de paresse de leur oviscapte, du plantoir naturel qu’elles possèdent à l’extrémité de l’abdomen, et qui est destiné à enfouir leurs œufs dans la terre. En captivité, c’est-à-dire en sécurité, Grillonne ne dissimule presque jamais sa ponte ; elle préfère la déposer sur les feuilles de laitue sèche qu’elle n’a pas achevé de brouter en leur verdeur ; et, ceci, même quand j’ai pris soin de déposer dans la cage de la terre bien meuble ou du sable bien sec. En liberté, nulle règle très précise ne la guide ; il est probable qu’elle va au hasard, accomplissant ses parturitions successives où elle se trouve, et préférant les risques de la visibilité pour ses œufs à diverses condamnations sans appel, comme celle qui consisterait à les cacher dans un terrain trop compact, de nature argileuse, par exemple, ou trop bourbeux ; car, dans l’argile, l’œuf se momifie, comme étouffé ; et, dans l’humidité, il pourrit.
Les fourmis vont profiter de tout cela. Voyez celle-ci qui s’avance, antennes au vent, s’arrête, revient sur elle-même, vire : sa sensibilité l’a avertie d’un butin proche et qui en vaut la peine. Quelques avertissements à ses compagnes ou plutôt aux compagnonnes syndiquées qui travaillent à l’entour… Et voici, bientôt, une dizaine de ces profiteuses en train de s’affairer autour de la brindille ou de la feuille, découverte enfin, que saupoudrent les œufs en forme de graines d’alpiste. Certes, des œufs de sauterelle ou de courtilière seraient de bonne prise aussi. Mais les fourmis me paraissent avoir un faible pour l’œuf de Grillonne, comme les gourmets se délectent d’œufs de pluviers, sans mépriser pour cela les œufs plus courants des poules. Les œufs de Grillonne sont, en outre, transportables plus facilement, à cause de leur peu de volume, et en plus grande quantité, à cause de leur disposition sur la feuille ou sur la brindille auxquelles une sorte de colle les attache solidement.
Compagnonnes, sommes-nous en nombre ? Oui ? Alors, allons-y, emportons la brindille, dépeçons ou scions un lambeau de la feuille !… Voilà qui fera bien au fond de nos magasins et qui réservera aux bébés-fourmis, avec le lait mielleux des pucerons captifs dans nos étables souterraines, la nourriture à la fois légère et substantielle dont leur âge tendre s’accommode si heureusement !
D’ailleurs, Fourmi en use avec Grillon éclos comme avec Grillon dans son œuf. Tandis que notre personnage, à peine plus gros qu’elle, souffle, entre deux courses ou deux bonds, Fourmi, qui se trouvait là comme par hasard, s’approche lentement et le saisit de ses crocs pleins de science, en général par l’une des cuisses, tandis qu’il s’attardait, fatigué ou plein d’émerveillement. Et c’est fini. Fourmi ne le lâchera plus et ses compagnonnes accourront à la rescousse.