Qu’un homme de ma sorte se trouve là, c’est en vain qu’il essaiera de délivrer de l’emprise féroce la bestiole qui lui est amie. Fourmi tient à sa proie autant que si elle devait en tirer gloire et honneur dans sa société égalitaire où, cependant, les mots d’honneur et de gloire ne me paraissent pas pouvoir correspondre à grand’chose d’existant. Indigné, je tire des ciseaux de ma poche, je coupe Fourmi en deux, et j’emporte Grillonneau pour l’élever dans la cage paisible où, jusqu’à la fin de ses jours, il n’aura pas à s’inquiéter d’une politique trop opposée à sa conception strictement individualiste de la vie. Mais Fourmi morte et tronquée ne desserre pas ses crocs pour cela, et si une opération humaine n’en libère pas Grillon, il les gardera, desséchés autour de sa cuisse, jusqu’à son dernier jour, sans d’ailleurs en paraître autrement gêné. Un communisme social organisé fera toujours, même vaincu, durement peser des souvenirs de lui sur ceux qu’il aura considérés comme des proies légitimes et dues.

Si l’homme qui assiste au duel inégal de Fourmi et de Grillon laisse faire, pour voir et savoir, le spectacle tourne à la bacchanale sanguinaire, au meurtre sans gloire, constamment perpétré avec plus d’assassins qu’il n’en est besoin pour maîtriser la victime et lui porter le dernier coup. Grillon n’a-t-il encore qu’un demi-centimètre de longueur ? Une fourmi d’un poids deux fois moindre que le sien n’hésite pas à « risquer le coup », à empêcher désormais tout saut, à se laisser traîner et à attendre stoïquement les renforts. S’il s’agit de Grillon naissant, trois fourmis de taille moyenne suffisent à paralyser musculairement puis nerveusement la proie convoitée ; dix à quinze fourmis de la taille que j’ai dite mettent la proie devenue adulte hors de combat, parce que Grillon a beaucoup moins, alors, gagné en force, qu’il n’a perdu en agilité.

Sous la loupe, le meurtre méthodique, raisonné, mécaniquement accompli, a quelque chose d’hallucinant, à cause de ces faces d’insectes, de ces faces sans expression, qui ne reflètent ni la férocité ni la souffrance ; voir un cannibale dévorer cru un marmot nous paraîtrait évidemment plus répugnant et odieux, mais le marmot hurlerait, mais le cannibale grimacerait, et, si au-dessous de nous que soit celui-ci, nous n’aurions pas de peine à identifier sur sa face fruste et sans vergogne des joies sœurs de celles qu’éprouve un affamé civilisé devant un bon plat ; nous ne sortirions pas de chez nous ; nous resterions dans le domaine de nos sensations familières, que des gestes ou des transformations faciales traduisent d’homme à homme mieux que des mots et qui permettent à une pantomime savante d’égaler comme moyen d’expression les plus beaux drames poétiques ou lyriques.

Ici, rien qu’une activité sournoise de mandibules chez les bourreaux et, chez la victime, quelques sursauts musculaires vite domptés, quelques frémissements excessifs d’antennes et de palpes. Les fourmis savent, d’ailleurs, par où il faut commencer pour en finir au plus tôt : dès que Grillon est immobilisé, une d’elles a vite fait de grimper sur son dos et de mordre rageusement le bord inférieur de la pellicule cranienne, jusqu’à ce que la matière nerveuse soit suffisamment attaquée en cet endroit cardinal et que paralysie généralisée s’ensuive. Après quoi, les tueuses vident proprement Grillon de ses intestins putrescibles, non sans se pourlécher avec minutie, comme pour apprécier la qualité du gibier abattu. Cela expédié, il ne leur restera plus qu’à emporter les morceaux fins et faciles à conserver dans les magasins souterrains, où ils attendront, comme quartiers de porcs au saloir, d’être consommés, — à côté des œufs en conserve.

Vingt pour cent des enfants de Grillonne sont anéantis, ai-je dit, avant que de naître, par les diverses races de fourmis ; j’évalue à dix pour cent le nombre des Grillons qui, nouveau-nés ou déjà grands, meurent également de leur fait.


Fabre de Sérignan signale comme ennemi également très redoutable de Grillon le sphex à ailes jaunes, qui l’insensibilise à l’aide de son aiguillon empoisonné et le traîne dans son terrier, où vivant, mais désormais incapable de se mouvoir, il servira à satisfaire la gloutonnerie des jeunes larves. Il y a bien dix ans que je n’ai lu les livres du maître, et je n’ai pas voulu les avoir sous la main, quand j’ai entrepris l’histoire de Grillon, pour cette raison que, si je ne prétends pas dire tout, je ne veux non plus rien affirmer qui ne soit provoqué par mes observations et mes expériences personnelles. Si je nomme ici le sphex, c’est à contre-cœur et en maudissant ma mémoire, car je n’ai jamais eu l’occasion d’étudier ces hyménoptères infiniment plus rares dans notre verte Gascogne que sur les pentes brûlées et dans les garrigues de la Provence.

Mais voici d’autres ennemis autrement répandus et terribles, je veux dire les menus sauriens et les batraciens. Les uns et les autres, aux abords des premiers froids, sont pris d’une fringale formidable, comme en prévoyance de leur jeûne hivernal. Pour bien supporter le demi-sommeil dans les fissures des vieux murs, dans les gîtes souterrains, sous les mousses silvestres et dans la vase des marécages, se bien garnir la panse semble une mesure de précaution excellente, un remède préventif dont leur petite santé se trouvera très bien, quand les premières chaleurs les réveilleront. Alors, ils oublient cet éclectisme alimentaire, cette gourmandise raffinée qu’il est si facile d’observer chez un lézard vert tenu en cage ou chez une rainette logée dans un bocal. Tout leur est bon. Et c’est justement l’époque où les Grillons, dont la croissance n’est pas terminée encore, errent un peu partout en grand nombre, tendres et alléchants comme des poulets de grain le sont pour les fines gueules de notre race !

Le lézard vert, prudemment embusqué aux abords de son trou, sous les haies, n’a pas besoin de se déranger, car Grillonne, nous le savons, recherche volontiers les abords des haies pour y déposer sa ponte. Le lézard gris, plus agile et plus téméraire, n’hésite pas à pratiquer la chasse à courre loin des murailles et des tas de pierres, où il se gîte au hasard ; et je vous assure que l’infortuné Grillon, en dépit de ses bonds, est vite rattrapé par ce lévrier féroce. Heureux encore que le lézard chasse à vue et ait encore moins de flair qu’un lévrier ! Si Grillon parvient à se dissimuler sous une feuille ou dans un repli du sol, le petit monstre s’arrête, décontenancé, et se résigne assez vite à rentrer bredouille.

La grenouille des mares est moins funeste à notre personnage, qui ne se hasarde sous aucun prétexte dans les endroits humides et qui les fuit avec une visible horreur, quand on lui joue le mauvais tour de l’y transporter. Mais il en va autrement avec la grenouille brune des forêts, la petite grenouille aux yeux merveilleux, pareils à des topazes brûlées suspendues à deux rubans couleur jonquille ; car c’est justement sur les terrains forestiers où les jeunes Grillons abondent et vagabondent que la grenouille brune accomplit les dernières chasses de la saison ; et l’on sait qu’elle veut beaucoup de cadavres au tableau, quand vient l’automne… Grillon doit se méfier grandement aussi de la verte rainette, qui sait descendre des arbres en toutes saisons et qui, avant d’aller s’enterrer sous la mousse pour l’hiver, se promène sur le gazon des jardins et l’herbe des prés où sa couleur la dissimule à ses propres ennemis, mais où justement Grillon est en train d’errer, lui aussi, à la recherche d’un bon emplacement pour son gîte.