Il n’est pas jusqu’au crapaud, honnête bourreau des ravageurs de nos vergers, terreur des escargots et des limaces qui, bien entendu, ne croque son Grillon à l’occasion, comme aussi bien il fait pour d’autres insectes innocents, et même pour quelques-uns qui sont parfaitement utiles. Seul, ou à peu près, le carabe doré, le bel et agile insecte de bronze vert que les enfants dénomment familièrement la jardinière et qui est un bienfaisant exterminateur de chenilles, possède, par bonheur pour lui, des réserves d’une odeur âcre et nauséabonde qu’il sait produire en cas de danger et qui dégoûte affreusement le vorace crapaud lui-même. Bernardin de Saint-Pierre aurait vu sans doute, dans cette particularité du carabe gardé par sa puanteur d’un autre animal utile, le souci perpétuel qu’a la Providence de nos salades et de nos choux. Pourquoi cet idéaliste et ce sentimental ne s’est-il jamais étonné que la Providence, dans le cas de Grillon, semblât se désintéresser de toute poésie, et attribuer à la possibilité d’un chant moins d’importance qu’à la parfaite venue d’un chou ou d’une salade ?


Il y a aussi, comme ennemis jurés de Grillon, les oiseaux, tous les oiseaux, domestiques ou non, insectivores ou granivores. Car on sait que, chez les oiseaux végétariens, les principes qu’observent si scrupuleusement certains humains de secte analogue, subissent de multiples entorses, et je ne pense pas que personne ait jamais vu un moineau ou un pinson, sa cage fût-elle abondamment pourvue de graine ou son terrain de chasse riche en crottin, faire fi d’une mouche blessée, d’une sauterelle, d’un grillon ou de n’importe quelle bestiole mouvante et vivante, bref, d’un gibier de choix.

De même les poules, et autres espèces emplumées de nos basses-cours, qui n’épargnent guère que les fourmis.

Au fait, pourquoi les coqs et les poules épargnent-ils les fourmis, alors que la race toute proche des faisans les recherche ardemment, s’en gave et nourrit de leurs œufs sa progéniture ? A titre d’hypothèse, je signale que l’acide formique est un puissant préservatif contre le sommeil ; que les fourmis, dont le corps est comme imprégné de la substance qui leur doit son nom, ne dorment vraisemblablement jamais, ce qui est loin d’être le cas de tous les insectes, — si fort que le sommeil de ceux-ci puisse différer du sommeil tel que nous le désirons ou le subissons. Peut-être la poule et le coq domestiques, qui s’estiment en sécurité dans leur poulailler, préfèrent-ils goûter un repos parfait après avoir exercé du lever au coucher du soleil leur activité brouillonne, tandis que le faisan et la faisane, libres et menacés, éprouvent pour eux et pour leurs faisandeaux la nécessité de ne dormir autant que possible que d’un œil.


De tous les ennemis de mon ami que j’ai jusqu’ici signalés, la plupart n’exercent leurs ravages sur sa race que durant les jours où il vagabonde, c’est-à-dire à l’aube de sa vie, puis dans la saison des belles aventures amoureuses.

Il peut néanmoins arriver que des fourmis l’aillent cueillir dans le terrier dont il ne va pas s’écarter d’octobre à mars. C’est rare, car l’odeur des fourmis déplaît autant à Grillon que leur goût à mère Poule, à son époux et aux poussins. Mais les travaux de cette engeance laborieuse dépassent souvent tout ce que Grillon avait pu redouter durant son installation… Que la galerie d’une fourmilière située à trois ou quatre mètres débouche par hasard dans le domaine souterrain de Grillon, et son affaire est claire ! Il n’y a qu’à se rapporter à la description du vilain meurtre que j’ai tentée rapidement plus haut… Tout se passe sous la terre, comme sous le ciel, à cela près que les fourmis auront une nouvelle porte à leur ville, — le trou même où gîtait leur victime, — et qu’on les en verra sortir, ou qu’on les y verra entrer, avec cet air digne, compassé et justement religieux qu’ont les pères ou les descendants des vainqueurs, lorsqu’ils passent sous un arc de triomphe érigé à la gloire de leur peuple.

Il se peut aussi que, durant la période de vie sédentaire et bourgeoise de Grillon, laquelle est la plus longue, une hirondelle rapide comme l’éclair le happe, avant qu’il ait eu le temps de se garer, sur les bords de son trou, — de son trou que nous allons bientôt voir construire et décrire… Mais les périls qui proviennent des fourmis, des lézards, des batraciens et des oiseaux ou volailles n’en ont pas moins diminué dans d’énormes proportions.

Comme s’il était admis une fois pour toutes que le droit à la vie de Grillon n’est acquis qu’au prix de risques qui ne se doivent pas démentir un instant, voici venir, aux abords de sa demeure édifiée avec la peine que l’on saura, quelques autres ennemis, moins favorisés, mais d’autant plus vigilants, obstinés, tenaces.