Citons, au hasard, la musaraigne qui, lorsque sa faim de chair fraîche l’excite, ne balance pas à fouir le sol, de ses pattes nerveuses et de son groin de petit sanglier haineux, mauvais, jusqu’à ce qu’elle ait atteint Grillon au fond de son repaire. Mais, alors, sa fureur vorace est telle qu’il lui arrive d’enterrer sa proie sous les menues mottes de terre frénétiquement bouleversées ; et, après une très courte hésitation, toute piteuse et démontée, elle s’éloigne, un peu comme le fait le lézard gris quand Grillon s’est dissimulé à sa vue. Elle aussi, admet qu’elle s’est trompée et se hâte d’aller faire ailleurs preuve de plus de clairvoyance. Car les bêtes (ceci m’a toujours frappé) sont infiniment moins entêtées que les hommes, surtout quand il s’agit de nécessités primordiales, comme le besoin de nourriture ou même la flatterie de la faim.
Indiquons encore le péril de diverses larves de coléoptères, êtres en général aussi peu gloutons que possible après leur suprême métamorphose, — comme s’ils avaient à se soigner des excès alimentaires de toutes sortes par eux commis avant d’en arriver là. Mais retenons surtout deux meurtriers ou, pour mieux dire, deux chasseurs de Grillon qui valent d’être mis à part, pour leurs armes, leur ruse, leur patience et leur pittoresque : l’araignée des champs et la mante religieuse.
III
J’ignore l’appellation scientifique de l’articulé aptère et octopode que je désigne sous le nom d’araignée des champs. N’importe quelle encyclopédie ou le premier venu des manuels me renseignerait ; qu’on veuille bien voir dans ma répugnance à m’informer de ce détail une nouvelle preuve du désir que j’ai, en cet ouvrage, de me tenir à l’écart de tout concours de ce genre.
L’araignée des champs dont je veux parler est un petit monstre, noiraud et trapu, à peu près semblable d’aspect et de couleurs à celles des araignées domestiques qui tissent dans les coins de nos greniers des toiles irrégulières, mais non moins meurtrières pour cela, des toiles multiples, superposées, devancées par un système savant de fils, avec danger fructueux à tous les étages et logement douillet et bien dissimulé dans lequel la propriétaire moelleusement installée dort ou rêve, observe, épie, perçoit les renseignements que lui transmet son télégraphe, et dont elle ne sort que pour aller prendre livraison du colis comestible, quand elle est sûre que c’est sérieux. A cela près que l’araignée domestique à qui je viens de comparer mon « araignée des champs » atteint parfois, pattes au repos, une envergure qui serait mal à l’aise sur un écu de cinq francs, et que le petit monstre champêtre qui est hostile à Grillon tiendrait à peu près, dans la même attitude, sur une pièce de nickel français de dix centimes : cette dernière comparaison présente un avantage, à savoir que le trou médian de cette pièce équivaut superficiellement à la grosseur du corps de mon araignée.
J’ajoute que celle-ci ne représente pas un échantillon très rare de notre faune, loin de là, et que quelques pas dans une prairie française, du printemps à l’automne, en font découvrir des dizaines à qui veut prendre la peine de s’intéresser, même nonchalamment, à la vie des herbes et du sol.
Araignée qui ressemble fort aux ordinaires araignées de nos demeures, mais qui se différencie d’elles par des mœurs vagabondes, des goûts de bohémienne, l’horreur du voisinage de l’homme et la paresse d’installer définitivement sa tente, ou plutôt sa toile de tente, en un coin précis de fossé ou de champ. Tout de même, un gîte de grillon est si savamment aménagé, si proprement entretenu et si parfait aussi pour l’affût que, si cette zingara en rencontre un au cours de ses promenades, on la voit, se départant soudain de son allure précipitée et incohérente, s’arrêter, rêveuse… Il semble que de nouveaux horizons, jusque-là mal soupçonnés, se révèlent à son âme fantasque et voluptueuse ; et puis, n’est-ce pas, au fond de ce trou, au prix d’une lutte pour laquelle l’araignée est d’ailleurs bien armée, il y aura non seulement bon gîte, mais succulent souper : de tout ceci, son instinct et son flair l’ont dûment instruite à l’avance.
Et elle est bien armée, ai-je dit, admirablement et subtilement armée. En effet, sa morsure est pour Grillon mortelle. Nous pouvons, nous autres hommes, prendre la même bestiole entre nos doigts, nous faire mordre par elle en un endroit où notre épiderme est fragile et sensible, au poignet, par exemple ; l’araignée, décidée à une défensive désespérée, nous mordra de son mieux, certes, mais il n’en résultera pour nous ni la moindre rougeur, ni le plus léger picotement ; en revanche, enfermez-la avec Grillon dans une petite boîte vitrée où nul abri n’est possible, et si l’araignée parvient à entamer la peau de Grillon avant que celui-ci l’ait étranglée de ses crocs, Grillon n’essaiera guère plus de lutter, l’araignée se retirera à deux ou trois centimètres du blessé, sûre que son poison est valable pour lui et qu’elle pourra se repaître tranquillement de sa chair dans un délai qui, humainement chiffré, n’excède jamais dix minutes.
Joute passionnante, et qui ne laisse dans mon esprit d’expérimentateur aucun de ces sentiments pénibles que m’inspire l’assassinat méticuleux de mon héros par les fourmis. Ici, d’un côté, poison mortel ; de l’autre, mâchoires sans merci. C’est un plaisir cruel peut-être, mais incontestable, que d’observer les mouvements et la tactique de ces adversaires qui savent que leur vie est en jeu et qu’il ne sera pas de pardon pour le vaincu. Il y a là du sport, de bon sport, car les chances de vaincre sont à peu près égales de part et d’autre, quand la lutte a lieu dans une petite boîte de bois ou de carton sur laquelle nos mains humaines ont posé un fragment de vitre. J’ai assisté à certains de ces combats singuliers qui duraient près de deux heures sans qu’aucune paresse, aucune lassitude chez les adversaires en diminuât un seul instant l’intérêt.
A titre documentaire, je signale que j’ai vu parfois Grillon, dûment mordu, broyer dans un suprême sursaut d’énergie son bourreau venimeux. Grillon n’en meurt pas moins dans les dix minutes, ce qui prouve que la blessure, si insignifiante qu’elle soit en apparence, lui a infusé un poison d’effets rapides contre lequel il ne peut rien et sait qu’il ne peut rien, puisqu’il semble aussitôt se résigner. A noter également que, dans le fond de son trou où l’araignée n’hésite pas à aller le provoquer, Grillon est en posture bien meilleure que dans un champ clos dû à l’humaine industrie… Néanmoins, dès que l’araignée des champs a entrepris ses voyages printaniers ou estivaux, il n’est pas rare que l’on remarque devant un terrier de Grillon, la dépouille de notre ami, vidée, desséchée, et, entre les menues herbes qui entourent le seuil, quelques fils soyeux où se balancent des cadavres de moucherons et de mouches, toutes choses qui révèlent que l’araignée des champs a été victorieuse et que, bien décidée à user de son droit de conquête, elle a, pour quelque temps, — non pas pour toujours, la bohémienne ! — établi son domicile là.