L’araignée des champs s’attaque à Grillon des champs, tant pour se repaître de sa chair que pour usurper sa demeure, dans la saison tépide ou dans la saison chaude. L’autre chasseresse, la mante religieuse, le guette dès sa naissance, puis au début de son installation, en automne et jusque dans l’été de la Saint-Martin.
La mante religieuse est une des plus effarantes et des plus perfectionnées monstruosités entomologiques qui soient. Sa parente, la courtilière, est, nous l’avons noté, monstrueuse à sa manière, par le développement de ses pattes antérieures, proportionnellement vingt fois plus aptes à fouir le sol et à accumuler d’irréparables dégâts dans les sources des silencieuses vies végétales que les pattes de devant, à peu près pareillement conformées, du mammifère taupe. Chez la courtilière, les pattes antérieures, devenues des outils de perforage et de déblaiement, ne servent guère à sa locomotion, laquelle est pourtant rapide, même quand s’y opposent les obstacles les plus compacts ou les plus enchevêtrés. Chez la mante religieuse, une adaptation analogue des pattes antérieures a eu lieu, mais dans un sens différent ; il ne s’agit plus ici d’un double instrument destiné à pratiquer des systèmes complexes de galeries souterraines avec une célérité d’ailleurs prodigieuse ; nous sommes en présence d’une machine à happer d’une précision incomparable et contre laquelle toute proie convoitée, même volumineuse, est, une fois saisie, sans défense.
Cela tient du harpon et de la scie, et d’une scie dont chaque dent peut elle-même être utilisée comme un crochet. Et cela est à la disposition d’un être terrifiant par l’aspect et relativement imposant par la taille. Imposant par la taille, car la longueur de ce boucher et de cet ogre est à peu près la même que celle du grand criquet vert des arbres, qui lui sert bien souvent de régal : quatre centimètres ou presque pour les mâles, cinq ou six bons millimètres de plus pour les femelles ; terrifiant par l’aspect, car si la couleur de sa robe rappelle en un peu plus pâle celle de la belle tunique smaragdine des mêmes criquets, — de ces innocents chantres qu’on qualifie flatteusement de cigales dans les pays d’outre-Loire et d’oïl, où les cigales ne veulent pas vivre, — combien il diffère de cette race par les mœurs, par la tenue, par la démarche et même par la physionomie ! Des yeux bombés, vitreux, où un point bleuâtre simule une prunelle, s’enchâssent au sommet d’une minuscule tête triangulaire, au museau aigu et d’aspect aussi féroce que celui de la fouine ; et cette tête, chose infiniment rare chez les insectes, se meut en tous sens, horizontalement et verticalement, s’incline de droite et de gauche, comme une tête humaine, au bout d’un cou démesuré : deux réflecteurs complètement mobiles au sommet d’un phare… Point besoin pour la mante de virer plus ou moins de bord pour étudier ce qui l’attire ou l’allèche, l’inquiète ou l’effraie ; elle peut même, sans bouger, regarder derrière son dos ! Et elle a parfois des mouvements quasi humains, si odieusement et caricaturalement humains, que nous croyons voir bouger ses yeux pourtant immobiles et que la morne face sans expression de tous les insectes semble soudain, chez celui-ci, refléter quelque chose, s’animer, vivre.
Monstruosité en ce sens aussi que les meurtrières pattes antérieures parodient le geste traditionnel de la prière humaine, et que « l’heure des mains jointes », pour la mantis religiosa de Linné, est celle même où elle a tendu les ressorts de son arme et où elle guette l’occasion de perpétrer un nouvel assassinat. Monstruosité désobligeante parce que la mante, prête à attaquer ou à se défendre, réalise sur ses quatre pattes postérieures un semblant de station verticale qui ajoute à son horreur d’être hallucinant, chimérique, créé de toutes pièces par un artiste pessimiste et sujet aux cauchemars. Monstruosité encore, parce qu’elle possède incontestablement le don de fasciner et d’hypnotiser ses victimes : le grand criquet vert dont je parlais tout à l’heure, placé en face d’une mante, ne tente aucune résistance, n’essaie même pas de fuir… Et, bien qu’il soit aussi long et plus gros que l’ogresse, son compte est bon et vite réglé. Monstruosité, enfin, parce que la mante est le seul orthoptère résolument carnivore et que ce carnivore tue maintes fois non point par faim, mais pour le seul plaisir de tuer.
Au fond d’une caisse, je place une motte de terre découpée dans une prairie ; je la dispose de façon à ce que la surface herbue s’incline en pente douce, comme au revers d’un de ces talus où Grillon chérit tellement de se gîter. Après quoi, avec un bout de canne d’un centimètre de diamètre environ, je pratique six trous dans ma prairie minuscule : avec quelques coups de pouces aux orifices, j’ai réalisé et parfait six fois, en moins de cinq minutes, le dur et doux labeur qui prendra tant de jours à Grillon.
J’expose cette cage au soleil et j’y introduis six pensionnaires. Quelques minutes d’affolement ; reconnaissance des lieux ; hésitations au bord de ces logis si curieusement confortables ; et, bientôt, chacun des six grillons monte la garde devant un des six trous… C’est tentant, à coup sûr ! Mais le nouveau venu ne risque-t-il pas d’être honteusement chassé et de recevoir, en outre quelque horion mémorable, — une de ces rudes morsures que le premier occupant, en bonne posture, bien calé au fond du trou, peut si facilement infliger aux intrus ?… Allées, venues, étude minutieuse du lieu ; or, rien n’indique que ce gîte aux parois pourtant lisses et nettes, au seuil bien aplani et dégagé, recèle un légitime propriétaire : c’est étrange, mais c’est comme ça ! Nulle trace, sur la plate-forme, des ordures ménagères ou des ordures tout court que l’habitant d’un tel palais n’aurait point manqué d’y évacuer. Remuements d’antennes attentifs ; puis une pause… Non ! décidément… rien ni personne au fond du trou… Allons voir !…
Moins de vingt-quatre heures plus tard, mes petits bonshommes se sont joyeusement installés et vivent tranquillement leur vie dans cette maison faite sur mesure, qu’ils n’auront plus qu’à entretenir et à perfectionner si bon leur semble… Pauvres grillons, vous avez bien raison de ne pas éprouver la moindre reconnaissance à l’égard du mystérieux génie qui vous a valu pareille aubaine ! Car tout cela va très mal finir pour vous.