C’est le troisième jour, que j’introduis les mantes religieuses dans cette Salente de ma façon.
Le troisième jour, afin que les six grillons se considèrent, dans le domaine que je leur ai attribué, aussi tranquilles que s’ils jouissaient de la liberté dans la prairie.
Les ogres dont je vais leur imposer la société tragique, sont au nombre de deux : un mâle et une femelle pleine. J’ai tenu l’un et l’autre à jeun durant six heures, ce qui est un laps de temps déjà considérable pour des ventres perpétuellement affamés.
Le mâle doit être vierge, puisqu’il vit, et que les épouses, dans ce délicieux petit monde, croquent généralement leur conjoint au cours de la pariade. J’ai choisi une femelle au ventre lourd et gonflé, pour qu’elle ne soit pas détournée de sa gloutonnerie féroce, seule chose qui m’intéresse ici, par les tendres velléités de son compagnon.
Elle mangera pour plusieurs, comme celles des femelles de toute race dont le ventre emprisonne un ou plusieurs espoirs. Le mâle, cependant, mangera ses restes, ou ne mangera rien, si rien ne lui est laissé. Il se tiendra dans un coin de ma cage, chétif et triste, à l’affût d’une collation hypothétique, soupirant peut-être aussi après une idylle que l’état de son unique compagne lui interdit d’espérer en pareil lieu.
La femelle s’est vite débarrassée d’aussi accablantes pensées, si tant est qu’elle les ait à aucun instant conçues ou nourries. Je ne l’ai pas jetée dans la cage depuis cinq minutes qu’elle est déjà en pleine action, pour employer un terme cynégétique fort bien à sa place ici. Vous pensez que cette future mère de famille n’a point atteint son âge sans savoir ce que signifie un trou de grillon, même quand c’est l’industrie humaine qui l’a fabriqué, comme c’est le cas.
Après une promenade compassée et studieuse sur les frontières de la cage, la voici qui s’arrête devant le premier trou rencontré. Le pays est ennuyeusement limité, mais il reste à l’estimer au point de vue alimentaire. La mante femelle observe le gîte de Grillon, note qu’il est habité grâce aux indices qui, absents trois jours plus tôt, permirent à son hôte actuel de juger qu’il ne l’était pas… Bonne affaire ! La contrée n’est pas sans ressources… Enregistrons et souvenons-nous !… Et poursuivons notre exploration si passionnément intéressée et intéressante.
Très vite, les six trous sont découverts, et la mante, alors, se repose parfois un bon quart d’heure, — non sans lisser ses babines du bout de ses mains, ou, pour mieux dire, non sans nettoyer ses mâchoires à l’aide de ses monstrueuses griffes ; ceci en prévision du régal qui se prépare. Six repas succulents servis ou tout comme sur un espace de vingt-cinq centimètres carrés ! « Vous pensez si l’endroit est bon, ma chère dame ! » a l’air de confier cette mégère à une de ses pareilles qui, pourtant, n’est pas là… Elle ne se presse plus. Les mouvements de ses palpes semblent déguster à l’avance le festin dont elle ne saurait douter désormais. Tout ce qui a pu la troubler à son arrivée dans la cage, les murs hostiles de planche, le mystère inquiétant de la toile métallique, le miracle du verre, de cette translucidité opaque au tact et à la progression, tout cela ne représente plus que des problèmes sans importance… L’endroit est bon, vous dis-je, c’est-à-dire admirablement ravitaillé !… Et que demandons-nous de plus, nous pauvre vieille mante tout près de céder à ses descendants la part de bonheur et d’appétit que lui a réservée la Terre ?
Allons, assez rêvé, d’autant plus qu’un rayon de soleil effleure la cage et va bientôt atteindre le niveau des terriers. Bien entendu, les petits nigauds qui habitent là vont se croire obligés d’aller dire bonjour à l’astre !… Et la mante, toujours posément, gravit la minuscule pente herbue ; elle prend bien soin de ne pas passer entre le soleil et l’orifice d’un trou : les gens les plus niais, voyez-vous, ont parfois de si étranges défiances ! Elle grimpe, contourne de loin l’orifice et la plate-forme… et va s’installer immédiatement au-dessus de celle-ci et de celui-là, dans une attitude d’immobilité si absolue et d’attente si fervente qu’on est presque tenté de n’en plus vouloir à Linné et de ne le juger pécheur que par erreur, lorsqu’il crut, dans sa nomenclature, pouvoir utiliser l’épithète religiosa à propos d’un insecte assassin !
Grillon, qui se croit en pays sûr, ne tardera pas à venir saluer la chère lumière… Aussitôt que les petites antennes brunes et la grosse tête sans malice auront dépassé le bord du trou, le monstre, au-dessus de lui, le monstre invisible autant par la position qu’il a gagnée que par sa couleur de prairie, tendra les ressorts de son piège ; il visera, méticuleusement, froidement : ce n’est pas le temps qui lui manque ! Sa tête s’incline de gauche à droite, de bas en haut, avec une précision effarante, et qui tient compte, dirait-on, du moindre mouvement de la proie convoitée ; elle semble aussi, par moments, cette vilaine tête, s’inquiéter de ce que lui veulent les regards humains qui s’appuient sur elle, à travers les vitres de la cage… Et alors, mon horreur est telle que j’ai presque envie de me saisir de la bête vorace et de l’écraser sous mon talon, ou de la vouer, vivante, à ce beau feu de pommes de pin et de corsier que le froid précoce m’a obligé d’allumer dès aujourd’hui dans la chambre des bêtes et des livres, des herbiers et des manuscrits…