Le déclic du piège a été si rapide et, griffes antérieures à part, la mante est restée si curieusement immobile, que je demeure tout pantois de voir maintenant Grillon soutenu à pattes tendues dans le vide, à quelques millimètres au-dessus du bord de son trou ; certes, il gigote comme un beau diable, mais c’est là peine absolument vaine : jamais le piège ne lâche sa proie. Et aussitôt, une scène d’horreur commence, où le comble de l’épouvantable est justement cette frénésie désespérée des mouvements chez la victime, comparée à l’impassibilité absolue de l’ogresse déjà en train de se régaler.

Quand la meurtrière est l’araignée des champs, du moins la lutte a lieu sans traîtrise : un duel à mort, ai-je dit, mais un duel loyal et à chances à peu près égales… Et puis, toujours, dans ce cas, Grillon est mort avant d’être mangé. Bien au contraire, lorsque c’est la traîtresse mante qui l’a saisi de son double harpon dont les pointes ne contiennent aucune liqueur stupéfiante ou vénéneuse, Grillon, déjà dévoré presque totalement, dépourvu de ses entrailles (morceau de choix !) et de la plupart de ses viscères, Grillon qui n’est plus qu’un crâne, de la peau et des pattes, subit le supplice de demeurer encore vivant.

Et l’ogresse, rassasiée, n’aura pas la pitié de l’achever ! Elle se débarrasse avec adresse et désinvolture du pauvre être vidé qui, néanmoins, manifeste parfois encore quelques velléités de se traîner jusqu’au bord de son trou. Après quoi, elle se livre à une minutieuse toilette, récure un par un les harpons et les crochets, — graissage de l’arme et nettoyage de vaisselle combinés, — puis, tranquillement, s’éloigne dans la direction du terrier voisin.

Alors le mâle, le piteux mâle qui tâchait jusque-là de se faire oublier dans son coin, entre en scène et va se régaler des bas morceaux, suce les pattes, nettoie les nerfs, la peau et absorbe le contenu de la boîte cranienne, — de la boîte cranienne sur laquelle les antennes vibrent encore, d’un incontestable frisson de vie suppliciée.


Je laisse une nuit se passer. Quand je reviens le lendemain, de bonne heure, à mon poste d’observation, tout est consommé, ou presque : la mante femelle suce dédaigneusement, car elle n’a plus très faim, les intestins du dernier grillon qu’elle laisse en fin de compte s’échapper, affreusement blessé, pourtant capable de guérir encore et de vivre… Mais le mâle, l’humble mâle, enhardi et mis en goût par l’abondance relative dont il jouit depuis la veille, a compris ce qui se passait ; il accourt, empoigne à son tour le grillon dédaigné et n’en laisse que les antennes, le bout griffu des pattes, la peau et la pellicule cranienne.

Certes, je sais bien que le combat pour la vie, dans le monde des insectes, est impitoyable et ne connaît de trêve aucune. Néanmoins, une expérience comme celle que je viens de décrire, ne va pas sans remords pour moi. Je sais bien, aussi, que l’assassinat de Grillon par la mante en plein champ est fréquent, car les féroces braconniers verts connaissent, repèrent et vident les terriers de ce fin gibier tout comme nos braconniers ceux des succulents lapins de garenne. Je soupçonne, enfin, que les six grillons qui cohabitaient, par mes soins, avec les deux mantes, se sont aussi facilement résignés à un sort affreux que l’ont fait les populations humaines à divers événements non moins déplorables et non moins répugnants, durant ces dernières années.

Néanmoins… oui, j’éprouve un remords sentimental, sinon rationnel, de ce sextuple meurtre dont j’ai été l’occasion, sinon la cause efficiente. Et ceci par envie orgueilleuse de découvrir et de décrire certains menus faits naturels inaperçus jusqu’ici d’un autre que moi !… Je m’en veux, dis-je… Je vais donc venger Grillon et sa race, d’une façon un peu simplette, puérile, cruelle… Mais ce sont les meilleures des vengeances humaines qui méritent ces épithètes-là.

Je n’ai qu’à laisser en tête-à-tête l’ogresse et l’ogre dans la cage dépourvue de pâture. Demain, celle-là aura proprement dévoré celui-ci, avec autant d’appétit qu’elle en montre à dévorer, après et même pendant la pariade, son partenaire aimant et aimé. Pourtant, dans le cas que je viens de décrire, il s’agissait d’une dame prête à devenir mère et d’un vieil éphèbe, probablement jugé inapte à l’amour par les femelles de sa race : toutes choses qui, dans le monde dont je m’occupe, ne permettent pas d’imaginer le moindre geste tendre entre deux êtres de sexe différent, même quand un mauvais plaisant de bon génie humain les abandonne dans un pays qui a tout d’une île déserte. Le certain, c’est que le mâle vierge meurt comme s’il avait été aimé, c’est-à-dire qu’il meurt mangé par une femelle, et il y a là peut-être, pour lui, une consolation in extremis de la plus précieuse qualité.