Mais la femelle ? Amusons-nous. Laissons-la jeûner un jour, deux jours, trois jours. Sa vie n’est nullement menacée par une diète prolongée, si formidable que soit sa gloutonnerie ordinaire. Mais sa fureur devient bientôt comique à contempler… Finies, ses allures onctueuses et compassées de parvenue bien nourrie ! La voici qui court en tous sens, essaie de ronger la toile métallique, bondit insensément contre la vitre au risque de fêler sa minime cervelle de créature toute-en-ventre… Alors, dans une cage voisine, où s’est reproduit le drame — par moi organisé et monté sur plusieurs scènes à la fois — des six grillons et des deux mantes, je vais chercher une autre femelle, aussi vigoureuse que celle que j’ai particulièrement observée, pleine comme elle, affamée comme elle, et depuis le même temps ; puis je présente l’une à l’autre ces charmantes personnes, en les enfermant dans la même prison.
Et, cette fois aussi, c’est du beau sport ! Egalité absolue, connaissance et usage des mêmes ruses, frénétiques poursuites, offensives et contre-offensives perpétuelles, essais de fascination et d’épouvantement de part et d’autre, ébrouement furieux d’ailes, procédés d’intimidation multiples et savants, jusqu’à ce qu’une faim devenue frénétique impose le corps à corps final et fasse rouler les deux matrones ennemies, accrochées irréparablement l’une à l’autre. Match sans résultat, dirions-nous en langage humain, car l’heure de la mort a sonné dès lors pour les deux ogresses ; il ne s’agit plus que de savoir laquelle des deux aura prélevé, en fin de compte, le plus de nourriture sur son adversaire et aura, en conséquence, la consolation de ne trépasser qu’un peu plus tard, — satisfaction d’ordre à coup sûr strictement moral.
Je pense alors, toujours un peu puérilement, que Grillon est vengé, et je m’en réjouis. Mais je ne peux m’empêcher d’éprouver un désagréable frisson en pensant que, après les diverses guerres mémorables qu’a subies l’humanité, il ne fut pas rare de voir les vainqueurs désignés et reconnus s’entre-dévorer, à la façon de mes mantes religieuses, fortes pourtant, et grasses et riches de tout l’espoir d’avenir que l’une et l’autre contenaient.
On ne saurait se rendre compte de la vie d’un être sans bien connaître les dangers qui la menacent et qui en font le prix. C’est pourquoi je n’ai pas hésité à m’attarder sur les ennemis principaux de mon personnage et sur les moyens parfois ingénieux dont ils usent contre lui. Mais Grillon n’a pas à se méfier, bien entendu, des seuls pièges de courte vie que lui tendent d’autres êtres animés. De même qu’une tuile peut tomber sur la tête d’un paisible promeneur ou une tortue sur le cerveau illustre d’Eschyle, de même Grillon peut entrer dans la mort noire du fait d’un sabot innocent de berger ou de ruminant qui se sera par hasard appuyé sur lui. Mais je n’ai pas à insister là-dessus, quelle que soit la rigueur que je souhaite à la conclusion où je tends.
Signalons encore que Grillon, comme la plupart des insectes qui ne vivent pas en société, semble ignorer la maladie ; certes, quand, en avril, une grêle abondante transforme pour un temps la surface du sol en glacier, calamité météorologique assez fréquente en Gascogne, j’ai observé maintes fois que Grillon, recueilli par moi à moitié étouffé et congelé, meurt en dépit de mes soins ; tout de même, il serait excessif de prononcer ici un mot comme pneumonie.
J’ai noté également qu’un grillon dont le gîte a été fortuitement inondé par l’urine d’un quelconque ruminant, — cheval, mulet, bœuf ou vache, hôtes fréquents des prairies, — sort aussitôt de son trou « comme s’il y avait le feu », pour employer l’expression d’un vieux paysan à qui, un jour, je faisais remarquer le fait. J’ai renouvelé souvent l’expérience, à l’aide d’urines préalablement recueillies. Qu’on me fasse grâce de détails en pareil sujet !… Mais, que l’infect liquide provînt de la vessie d’un mammifère herbivore, carnivore ou omnivore, le résultat fut toujours le même. Grillon apparaissait très vite, comme affolé, tentant de s’essuyer aux menues herbes ; autant qu’il y ait jamais réussi ou que j’en aie pris soin moi-même avec un peu d’ouate hydrophile, Grillon ne s’est jamais remis d’un pareil coup que dans les cas où il n’avait pas été sérieusement inondé. Transporté dans une de mes cliniques, il y demeurait immobile, sans prendre de nourriture, témoignant d’une apathie complète ; et il mourait dans la semaine.
L’effet physiologique exact, pour Grillon, d’un bain d’urine ? Je l’ignore. Cela ressemble à une suppression totale de la sensibilité et notamment de la sensibilité gustative, puisque la mort a lieu par inanition, quelles que soient les friandises que l’on offre au malade. Mais, sur ce point, je me borne à signaler le fait ; je n’affirme ici qu’une des nombreuses causes (rare celle-ci, certes, et probablement peu soupçonnée) qui peuvent faire Grillon en liberté mourir à l’improviste.
Maintenant, concluons.