J’ai évalué (approximativement, bien entendu) à trente pour cent le nombre des grillons à naître ou nés qui sont détruits par les fourmis. J’aurais pu, à la fin des alinéas précédents, et à propos des divers autres ennemis de Grillon que j’ai passés en revue, énoncer chaque fois une nouvelle évaluation approximative du même genre. Je m’en suis gardé comme d’un refrain sinistre et qui aurait risqué de lasser encore par sa monotonie. J’aime mieux faire cette évaluation en bloc et déclarer, après mûre réflexion et des années d’expériences, que, sur cent grillons, il n’en est pas, en moyenne, la moitié d’un qui meure de sa belle mort…

Heureusement, Grillonne pond de deux cents à deux cent cinquante œufs en cage et un peu plus (de ceci, je n’en suis pas sûr, mais je le soupçonne) en liberté. Donc, un couple de la génération de l’an passé sera remplacé au début de la saison des amours, cette année-ci, par un trio, ou presque… Mais quelques mâles, non contents des coupes sombres pratiquées par leurs ennemis dans leurs rangs, jugeront encore bon de s’endommager entre eux. C’est pourquoi, chaque an, malgré la fécondité considérable des femelles, il n’y aura pas sensiblement plus ou moins de grillons sur la terre qu’il n’en existait l’an précédent.

Si d’autres ennemis et d’autres dangers survenaient au cours des siècles, il est probable que Grillonne pondrait davantage ou que sa race apprendrait à mieux encore se dissimuler ou défendre. Mais il est sûr que, pour quelques myriades d’années humaines, nous nous trouvons en présence d’un équilibre parfaitement stable dans l’évolution de cette race très avancée et que, malgré les épreuves terribles auxquelles chacune de ses générations est soumise, Maman Nature et Papa Bon Dieu, les surveillants de la Balance, estiment que tout va bien ainsi.

IV

Autre monologue de Grillon :

« Je dois maintenant, non pas redoubler de prudence, mais me gourmander perpétuellement afin de demeurer au moins aussi prudent que je l’ai été jusqu’ici. Je suis distrait, ravi ; beaucoup des miens, je le sens, ont dû déjà payer cher des distractions et des ravissements de ce genre.

« D’abord, les trésors sans prix que m’a offerts la vie, se sont augmentés d’un nouveau trésor dont l’absence ou la suppression, à présent que je le connais et que j’en ai joui, déprécierait tous les autres. Ce fut très singulier : j’allais au hasard, à travers l’émerveillement perpétuel des herbes, des couleurs, des tiédeurs, des odeurs, sans autre souci que de me garer au moindre bruit, comme il sied à un grillon pieusement respectueux de sa vie et de l’avenir de sa race ; tout à coup ma face a heurté plus fortement qu’à l’ordinaire un brin d’herbe. L’ai-je mordue, à tout hasard, pour lui apprendre à mieux respecter une autre fois ma promenade, ou ai-je ainsi agi pour une raison différente et qui m’était encore obscure ? Je ne sais. Mais je sais qu’à peine mes crocs s’étaient refermés sur le brin d’herbe, une volupté que je n’avais jamais éprouvée jusque-là s’est insinuée dans tout mon être, plus moelleuse que tout ce qu’on frôle en marchant de très doux, plus éblouissante que la lumière, plus bienfaisante que la chaleur, plus puissante en moi que les plus vifs parfums du sol et des plantes, — oui, puissante au point de me faire oublier le danger souvent, trop souvent… Ce n’était plus la beauté et la bonté répandues autour de moi qui me faisaient l’aumône, c’était comme si la bonté et la beauté du monde se fussent données pleinement à moi, en se réduisant à ma mesure ; elles ne me souriaient plus au passage, elles communiaient avec mon bonheur.

« Alors, j’ai mâché longtemps le brin d’herbe, très longtemps, et je me suis étonné soudain de le voir devant moi abîmé, meurtri, saccagé, et peut-être en ai-je été un instant épouvanté, comme si j’avais épuisé avec trop de gloutonnerie les délices qu’il m’avait offertes. Mais bien vite, j’ai compris que je m’étais enrichi de sa diminution ou de son anéantissement et que les innombrables brins d’herbe de ce monde contiennent pour moi les mêmes vertus. Quand j’ai mordu et mâché le brin d’herbe, je crois devenir aussi puissant et éternel que le monde qui m’abrite ; je suis beau et fort ; je conçois contre le danger des ruses dont l’ingéniosité m’éblouit moi-même, et je sens, dans mes mâchoires à l’énergie décuplée, frémir une rage qui me ferait tenir tête à des brigands devant lesquels hier encore j’aurais fui…

« Merci, mon Dieu, d’avoir répandu, — tu ne le fais probablement pas pour tous les autres êtres, — le souverain miracle de la nourriture au-devant de mon moindre désir et de chacun de mes pas. »