Je crois, en effet, avoir dit que Grillon ne mange pas durant les premiers jours qui suivent son éclosion. Et, pourtant, il grandit et se développe. Sur ce point, ma certitude a été facilement acquise : je mets une dizaine de grillons nouveau-nés dans une boîte en fer blanc couverte d’un vitrage, et j’expose celle-ci au midi, « au bon du soleil », comme on dit chez nous ; j’installe à côté d’elle une autre boîte pareille et peuplée d’un nombre égal de grillonneaux ; mais, dans celle-ci, je renouvellerai journellement la provende traditionnelle des grillons : herbes des champs, feuilles de laitue, plus les aliments de luxe, sucre et mie de pain, qu’un geôlier de mon espèce n’a pas le cœur de leur refuser.
Au bout d’un temps qui ne saurait varier beaucoup de quinze jours à trois semaines (quinze jours, si beau qu’ait été le temps, trois semaines s’il s’est montré maussade) les grillons de l’une et l’autre cage se sont également développés, jusqu’à atteindre le quart environ de l’importance qu’ils auront adultes ; je constate aussi que les grillons de la cage ravitaillée n’ont touché à aucun des mets par moi servis, fût-ce du bout des mandibules, et qu’il n’y a trace d’excréments, même au microscope, nulle part.
Cependant, deux autres cages, de bois, celles-ci, et couvertes d’un toit de singalette, c’est-à-dire infiniment moins pénétrables que les premières à la lumière et à la chaleur, ont été placées par mes soins dans un recoin de grenier froid, à l’abri de tout soleil. Là aussi, il en est une que je ravitaille chaque jour. Au bout d’une vingtaine de fois vingt-quatre heures, les quelque vingt grillons que j’ai installés dans ces régions défavorisées ne semblent pas se porter mal, certes, à cela près qu’ils présentent, dans la cage ravitaillée comme dans celle où a été observé le plus strict des jeûnes, une corpulence nettement inférieure.
Ces hôtes des recoins sombres et froids d’un grenier ne sont pas seulement, en effet, quatre fois moindres, par la taille et le poids, qu’un adulte : ils atteignent à peine la moitié de l’importance qu’ont déjà leurs jumeaux favorisés d’un climat lumineux et ensoleillé.
J’ajoute que si les grillons du grenier et ceux de la véranda ou de la serre sont alors placés dans une cage unique, et chaude et claire, et bien pourvue d’aliments, les déshérités ont tôt fait de rattraper le temps perdu ; l’instant est venu, pour mes deux clans de pensionnaires, d’ajouter la satisfaction de la faim aux bienfaits que Nature leur a prodigués déjà, et les chétifs, les retardataires, en sont quittes pour mettre les bouchées doubles.
Au bout de quinze jours, les quarante grillonneaux, venus dix par dix, dans la même cage, de quatre cages diverses, sont tous d’égale taille et font honneur à leur nourricier.
Que conclure de tout ceci, à moins que mes yeux n’aient failli, ou que je n’aie omis quelque cinquante fois de suite une des conditions essentielles de l’expérience ? Il faut conclure que Grillon, au sortir de l’œuf, peut se passer de manger pour croître et que, de cette croissance où il aspire, comme toute créature qui naît pour mourir, la lumière et la chaleur sont les facteurs cardinaux durant les quinze ou vingt premiers jours de son existence.
Le fait peut sembler extraordinaire, mais l’expérience est si facile que je m’en voudrais de ne pas conseiller de la tenter à quiconque s’étonnerait. Deux boîtes de conserves couvertes d’un bout de vitre et percées de trous pour laisser passer l’air ; deux minuscules caisses de bois, deux boîtes de dominos par exemple, dont on remplacera le couvercle à tiroir par la clôture d’un tissu qui, lui aussi, permette aux captifs de respirer à leur aise ; du soleil et de la clarté d’une part, de l’ombre et une température égale d’autre part ; trois semaines de patience et d’attente pour l’observateur ; et quiconque jugerait miraculeux qu’un être naissant puisse se développer sans nourriture estimera que cet humble miracle est constatable expérimentalement.
Donc, Grillon se nourrit uniquement de chaleur et de lumière dans son jeune âge, comme disaient les antiques poètes que fait de rosée la cigale en ses derniers jours. Personnellement, je sais bien que la cigale ne mange rien, ne boit même pas de rosée et qu’elle n’a plus souci que d’aimer, quand elle a conquis pour un temps si court et si plein de risques sa forme ailée et suprême.