Mais ceci me rappelle que le Grillon et la Cigale sont devenus, dans ma France d’oc, des emblèmes poétiques ; que les félibres provençaux, à la manière de leurs ancêtres les troubadours, épinglent volontiers la cigalo d’or à soun capèu ; qu’en Languedoc et en Gascogne, bon nombre de poètes du terroir aiment à se réclamer de mon personnage ; qu’ils ont même inventé à propos de Grilh (ou Grelh) c’est-à-dire de Grillon, une devise que, de tout mon cœur, je souhaite aux vrais poètes d’aimer sincèrement : per canta me rescoundi, je me cache pour chanter.
A quoi, pour le reste, peuvent servir des expériences aussi menues que celles que j’ai accomplies et décrites à propos du jeûne résolu, absolu de Grillon en bas âge ? Vaut-il la peine d’apporter tant de soins à des études dont l’humanité ne semble guère devoir profiter, surtout en des heures graves et troubles ? Oui, j’ai peut-être tort, après tout… Mais je ne sens pas en moi l’âme d’un conducteur de foules, et je n’ai, d’autre part, jamais eu de goût pour la philosophie officielle ou salonnière ; je suis en outre assez las, depuis quelque temps, de me heurter à la monotonie irrémédiable que réserve à ses curieux, la psychologie des insectes humains.
Et mon expérience minime garde de la valeur, du moins à mes yeux ; car je contribue par elle à joindre d’un nouveau lien deux insectes presque légendaires, l’un et l’autre devenus de naïfs symboles de musique, de chant et de poésie — en me portant, moi le premier, garant de l’alimentation immatérielle des grillons commençant de vivre, alors qu’étaient déjà renommées pour la même cause les cigales près de mourir.
V
C’est à l’âge d’un mois et demi ou de deux mois, — comptons même quelques jours de plus si l’automne, à son début, a été par trop pleurard, — que Grillon conquiert, sinon son apparence dernière, du moins sa taille définitive. Il est déjà le brun lourdaud qu’il restera jusqu’à la fin de ses jours ; son ventre toujours trop bien rempli l’oblige de mettre un frein à cette manie de courir comme un rat empoisonné qu’il avait lorsqu’il se nourrissait uniquement de soleil et de lumière. Depuis beau temps, il a quitté la haie originelle ou le bosquet natal et gagné la prairie voisine ou les talus herbeux de la plus prochaine route, parce que, là, les herbes lui semblent plus qu’ailleurs tendres, délectables, et que la satisfaction de son heureux appétit, surtout durant la période de sa croissance, est, de tous les biens du monde, celui qui lui paraît le plus précieux.
Bientôt, on peut remarquer que ses divagations et ses promenades ne s’effectuent plus que dans un cercle très restreint, entre telle touffe d’herbe et tel caillou éloignés l’un de l’autre d’un mètre ou de deux au plus. Sage, il a déjà limité son horizon, borné son univers ; il répugnera désormais aux gîtes dans lesquels il réfugiait jusque-là, au hasard des chemins, sa terreur ou sa lassitude ; deux ou trois asiles connus lui suffisent ; je l’ai marqué au blanc d’argent pour être sûr de ne pas le confondre avec un de ses frères et, s’il n’est pas en promenade, je le trouverai, à coup sûr, durant une bonne semaine, sous la touffe d’herbe ou à l’abri du caillou — et non ailleurs. Cette semaine-là, c’est comme la préface du livre de son destin essentiel, l’aube décisive de sa vocation, — l’introduction à la vie casanière…
Aux heures les plus tièdes ou les plus claires du jour, on le voit aller et venir, lentement, prudemment, dans le pays élu. Il observe. Les endroits où le soleil frappe dur et bien, retiennent incontestablement son attention plus que les autres. Il goûte un brin d’herbe, en connaisseur qu’il est déjà, flaire le sol du bout de ses antennes, semble en humer l’odeur de l’extrémité de ses palpes. Et puis, de ses pattes griffues, le voici qui commence non pas à fouir le sol, pour vrai dire, comme il le fera bientôt, mais qui l’égratigne, le tâte. S’exerce-t-il ? Etudie-t-il la nature du terrain ? Mystère. Nulle part il n’insiste.
Tout à coup, cela devient sérieux. Depuis deux ou trois jours, je constate que Grillon quitte, aux heures de la promenade, l’un ou l’autre de ses refuges pour gagner sans hésitation le même endroit de prairie. Et, enfin, il se met à l’ouvrage, avec une frénésie presque comique chez ce bonhomme précocement ventru. Il a élu l’emplacement de sa demeure ! Et ses pattes antérieures de s’agiter avec la même ardeur fiévreuse que font celles d’un bon chien qui, ayant découvert un trou de taupe ou reniflant un gîte de mulot, veut à toutes forces montrer au maître son zèle éperdu, et comme il sait y faire ! Allons-y des pattes, allons-y de la gueule ! Déjà Grillon disparaît presque dans le trou qu’il a creusé… Souvent, il en ressort comme un diablotin de sa boîte, portant une brindille de racine ou un gravier parfois énorme entre ses crocs élargis férocement ; puis, de nouveau, il plonge, et l’on ne voit plus que ses pattes de derrière, outils puissants, à la fois râteaux et balais, qui déblaient, déblaient, déblaient, tandis que la première paire de pattes, aidée des crocs, cisaille, pioche, fore et que les pattes intermédiaires se bornent à refouler assez maladroitement vers l’arrière une partie des décombres accumulés.
Je m’explique assez bien sa hâte. Dans le calme de la prée, le seul mouvement normal qui existe est celui, familier à tous les êtres du ras du sol, que produit le vent en caressant l’herbe ; le menu geyser de poussière plus ou moins dorée ou colorée que soulève Grillon à l’œuvre risque donc d’être remarqué à distance par ses ennemis de la saison, lézards, rainettes ou mantes. C’est peut-être pour cela qu’il n’a point de trêve jusqu’à ce que son gîte ait atteint vingt ou trente millimètres en profondeur, c’est-à-dire plus qu’il ne lui en faut pour se dissimuler. Je l’observe qui, après quelque travail pénible, racine coriace à trancher, gravier colossal et pénible à évacuer, vient se rendre compte du progrès de son œuvre ; dès que la pointe de ses antennes bien allongées n’effleure plus qu’à peine l’orifice, il sait que sa demeure d’élection a atteint le « métrage de sécurité ». Alors, sa fièvre laborieuse tombe brusquement… Surtout si le temps est beau, il ne travaillera plus désormais avec hâte. La prudence et le calcul présideront seuls aux embellissements de son immeuble, et il faudrait de bien persistantes pluies pour l’inciter à poursuivre son œuvre rageusement.
Quelquefois, j’ai essayé avec une cruauté qui m’était fort pénible, de profiter d’une sortie de Grillon à cinq ou six centimètres de son trou ébauché, pour endommager légèrement son travail, d’un coup d’ongle ou d’une pincée de terre lancée sur l’orifice ; quand il rejoint son chantier après la courte récréation, c’est, de sa part, alors, un véritable affolement, et je l’ai vu parfois, comme désespéré, regagner pour une nuit encore un de ses gîtes provisoires, touffe d’herbe ou caillou. Mais, si quelque pirate de sa race ou d’une autre race n’a point mis à profit son labeur de la veille, c’est bien le bonhomme marqué de blanc par mes soins que je retrouverai le lendemain dans le chantier où j’ai créé délibérément du désordre. Et le désordre sera largement réparé. Et le trou, si peu profond qu’il soit encore, vous aura un petit aspect habité bien plaisant à voir, avec son auvent où l’herbe est déjà taillée à point, comme une tonnelle de jardin bourgeois, ni trop ni peu, et avec sa plate-forme lisse et accueillante à toutes les tiédeurs, à tous les rayons, conçue comme ce que l’on a inventé de mieux jusqu’ici en fait de chaudières solaires.