J’ajoute qu’il faut saboter l’ouvrage de Grillon au moins cinq ou six jours de suite pour qu’il soit sérieusement écœuré et aille tenter de fixer son domicile ailleurs.


Autre prière de Grillon :

« Mon Dieu, comme la terre sent bon et comme je vais être bien là, débarrassé de la plupart de mes inquiétudes ! Mon repas est à portée de ma bouche, mon soleil n’est nulle part plus bienveillant qu’au seuil de ma maison. Et mes ennemis ont mauvais jeu, quand je compare ma destinée d’aujourd’hui à celle que je subissais hier encore. Aussi ma silencieuse prière est-elle à présent mieux qu’un cri de détresse ; grâce à toi qui m’as jusqu’ici soutenu, gardé, favorisé, je peux gonfler ma faiblesse et l’alléger au point qu’elle montera jusqu’à ton ciel sous la forme ailée de la joie.

« Comme la terre sent bon, quand on l’a soi-même creusée selon son goût et à sa taille ! Il est ici des parfums si véhéments et doux qu’ils n’ont plus besoin d’être goûtés ou mangés ; des bonheurs si supérieurs aux bonheurs venus de dehors qu’on les peut éprouver sans remuer les antennes, comme s’ils prenaient leur source en nous ou si nous étions noyés en toi. La pluie est une très mauvaise chose, mais tu nous as si bien conseillé pour le choix de notre terrain que c’est presque une volupté encore de la sentir passer et nous fuir comme au réveil un mauvais rêve. Le soleil est la merveille des merveilles, et, toujours grâce à tes conseils, dès que tu en disposes, j’en profite. J’entrevois même dès ce jour un bien nouveau, le sommeil, — non pas tel qu’il peut exister chez d’autres êtres — mais une inertie aux mérites sans pareils, dont je jouis quand je suis las ou que je n’ai rien à faire de mieux, au bord de mon trou ou au fond de mon trou ; selon qu’il fait chaud ou froid…

« Alors, rien ne bouge plus en moi. Mes antennes elles-mêmes ne remuent que si le vent les frôle. Le-concert-de-tous-les-biens paraît lui-même s’anéantir comme pour m’émouvoir plus fort dans peu de temps, quand je l’aurai retrouvé mieux que neuf et plus passionnant qu’il ne m’avait jamais paru. Mais, jusque dans cette somnolence, ô toi qui m’as tiré du néant et m’as conduit en ce point heureux de ma vie, je te bénis et je te loue. »


L’étude minutieuse de la façon dont Grillon construit sa demeure, les variations de méthode entre individus, les différences de profondeur ou de direction qu’offre la galerie selon la nature du terrain, etc., tout cela ne serait que prétexte à des comptes rendus pédantesques d’expériences.

Pédantesques et vains, car les expériences sont ici à la portée de tous. Une caisse en bois de vingt à quarante centimètres de longueur et de largeur, d’à peu près autant de hauteur ; deux ou trois orifices pratiqués dans les cloisons verticales et contre lesquels on cloue de la toile métallique, — ceci pour ventiler l’heureuse prison ; un morceau de prairie automnale et rase découpé sur une quinzaine de centimètres de profondeur et d’une superficie telle qu’il épouse strictement le fond de la caisse ; une vitre en guise de couvercle ; vous disposez en pente la prairie factice pour que Grillon ait la chère illusion d’un talus ; vous arrosez l’herbe de temps en temps, — légèrement, — pour qu’elle vive et se développe… Chargez n’importe quel naturaliste parisien de vous procurer de jeunes grillons, en septembre ou même encore en octobre ; ajoutez, à la pitance suffisante que fournira l’herbe bien soignée, quelques feuilles de laitue ou quelques miettes de pain, si vous tenez à gâter vos pensionnaires… C’est tout, et, comme l’on voit, c’est très simple… J’ajoute que certains êtres humains de sexe et d’âge différents, mais tous un peu désœuvrés et vaguement neurasthéniques, à qui j’avais fait cadeau de cages de ce genre, par moi aménagées et peuplées, m’ont juré durant des quinze jours que l’observation des mœurs de mes insectes était autrement passionnante que le bridge. Si mes lecteurs ou lectrices n’ont pas oublié déjà ce qu’il advient d’une semblable colonie quand on y introduit une ou plusieurs mantes religieuses, la distraction que je leur indique leur paraîtra plus intéressante encore…

Je n’ai plus qu’à exposer aussi brièvement que possible ce qui m’a paru particulièrement pittoresque ou plaisant, significatif ou singulier, dans la façon dont Grillon entreprend la construction de sa demeure, dont il l’aménage et dont il en use, quand elle est finie.