§ 1. — … « Quand elle est finie… » Je m’exprime mal, car Grillon ne considère jamais sa demeure comme terminée et s’efforce constamment de la rendre plus confortable et plus sûre. Les trente premiers millimètres de galerie, creusés avec la précipitation que j’ai dite, ont à peu près partout la même apparence et les commencements de terriers s’enfoncent presque tous selon une pente identique, assez raide d’ailleurs. Mais, ensuite, la question se complique pour Grillon. Il faut réfléchir et observer durant des jours et des jours avant de décider du sens dans lequel il convient que la galerie tourne, et si elle doit virer brusquement ou non, et s’il vaut mieux exagérer ou atténuer son inclinaison en profondeur. Qu’on ne croie pas, en constatant les différences de profondeur, de direction, les diversités souvent très curieuses dans la disposition de la plate-forme que rien, dans tout cela, provienne du hasard ou de la fantaisie de l’insecte. Celui-ci agit en raison de considérations très précises dont la réalisation pratique exige une science instinctive incontestable et aussi un évident labeur de réflexion.

§ 2. — Les trois principes essentiels auxquels Grillon tente toujours de se conformer pour le mieux, dépendent uniquement de sa triple préférence pour un abri aussi sûr que possible, aussi peu humide que possible, aussi ensoleillé que possible.

Un terrain à la fois friable et très perméable l’engage à ne pas trop se méfier de l’humidité ; et c’est pour cela que les terriers que j’ai observés dans les sables landais sont relativement courts et peu profonds. En revanche, ils présentent en coupe horizontale des courbes assez considérables. Ceci suppléerait à cela s’il s’agissait pour Grillon, non plus de garer sa peau des infiltrations pluviales, mais de parer à l’effusion de son propre sang.

La plate-forme sera étroite et encaissée si le trou s’ouvre bien au midi, — ce qui est l’idéal de Grillon. La galerie, toujours en angle plus ou moins aigu avec l’horizon, sera d’autant plus poursuivie en droite ligne que Grillon aura su commencer son trou bien en face du soleil dans sa force et à son apogée ; de la sorte, il savourera presque jusqu’au fond de sa demeure la bienfaisance de l’astre, volupté qu’il semble accepter même au prix de quelques risques de plus.

Ceci dit, on peut étudier tous les terriers de grillons du monde ; je suis certain que, pour les édifier selon les goûts de la race dans l’endroit que l’individu a choisi, un architecte doublé d’un minéralogiste et triplé d’un astronome ne ferait pas de meilleure besogne que Grillon.

§ 3. — Si un accident détruit de fond en comble le domicile de Grillon, son attitude en face de cette déplorable affaire dépend de son âge. N’a-t-il point encore mué pour la première fois ? Presque toujours, il se remet héroïquement à l’œuvre, si mauvaise que soit la saison et si amollie de pluie ou durcie de gel que soit la terre. A-t-il changé de peau pour la deuxième fois ? Il préférera, la plupart du temps au renouvellement d’un effort déjà tardif, se résigner à un gîte de fortune, comme ceux — touffe d’herbe ou caillou, — dont il usait à la manière d’hôtelleries avant de choisir son emplacement… Enfin, s’il a conquis sa parure nuptiale, la question est toute tranchée ; certes, c’était exquis, qu’on fût mâle ou femelle, de posséder un beau gîte bien à soi, sur la terrasse duquel on pouvait ou prodiguer son lyrisme, galants appels aux bien-aimées, insolents défis aux rivaux quand on était du sexe fort, ou savourer silencieusement un concert aussi flatteur, quand on appartenait à l’autre sexe ; mais, tout bien pesé, la plupart de nos heures étaient déjà vagabondes, le fond de notre trou, ne nous voyant plus, nous croyait déjà morts et nous semblait, à nous, respirer un relent de cave et de tombe, tant nous nous sentions amoureux de soleil, de plein air et d’aventures ; nous ne revenions plus, de temps en temps, chez nous, que pour nous installer arrogamment sur le seuil, en chantant sur un ton ou en prenant une attitude qui signifiaient à nos rivaux ou rivales : « Attention ! je suis chez moi… et vous allez voir ce que vous allez voir, si vous avez l’air d’en douter !… »

Menues satisfactions d’amour-propre qui, désormais, ne pèsent guère dans la balance ! Contrairement à ce que ferait un homme sur le tard de sa vie, Grillon, en son suprême âge, qu’on ait détruit son gîte si cher ou qu’on l’en ait chassé, s’en moque… Il a désormais mieux à faire qu’à bâtir ; il a à créer.

§ 4. — Jusqu’ici, il ne s’est agi que de la demeure de Grillon en liberté. Capturé tout petit et placé dans une cage comme celle que j’ai décrite un peu plus haut, il ébauchera un terrier quand il aura atteint sa taille définitive. Mais il ne se livrera à ce travail qu’avec une certaine nonchalance, pour satisfaire à une aspiration héréditaire, et non plus sous l’aiguillon véhément de la nécessité. Un des miracles qui m’ont le plus frappé à propos de Grillon installé dans une cage, c’est la conscience qu’il manifeste aussitôt de la sécurité à lui promise par cette situation nouvelle. Que tous les ennemis qui le menaçaient dans l’herbe des champs ne risquent plus de s’attaquer à lui en pareil lieu, peut-être le sait-il dès qu’il a fait le tour de ce domaine ; en tout cas, il agit comme s’il en était sûr. Nulle timidité dans ses promenades, nulle méfiance durant ses repas ; bientôt, qu’il ait été capturé jeune, adulte ou sur la fin de ses jours, il connaîtra mes mains, grosses bêtes inoffensives, et se laissera saisir par elles sans plus de crainte qu’il n’en éprouverait si, par exemple, il était en plein air, un peu rudoyé par le vent.

C’est pourquoi, en captivité, quand on lui fabrique un terrier, comme je l’ai fait lors de l’expérience cruelle de sa cohabitation avec les mantes religieuses, certes, il en use, parce qu’il arrive des champs et n’a pas encore l’habitude du lieu ; les mantes introduites, il y restera volontiers, pressentant trop justement le terrible danger qui le menace ; mais si la cage ne contenait pas d’ogres, on le verrait bientôt, lui et ses frères, délaisser ces terriers et leur plate-forme, n’y pas rentrer de longtemps, sauf en cas de très vive alerte, estimant sans doute qu’il vaut mieux ne pas brouter toujours à la même place, que rien n’aiguise l’appétit comme de changer de restaurant, et qu’il n’est pas de meilleure posture pour se chauffer le ventre au soleil que celle qui consiste à s’aller accrocher aux si commodes fils de la toile métallique.