Retenons donc tout simplement l’extraordinaire facilité de Grillon à vivre captif, — grandeur ou faiblesse bien plus rare qu’on ne pourrait le supposer chez la plupart des insectes, — et non seulement à vivre captif, mais à s’adapter à la captivité, à s’y accommoder, et même à s’en accommoder, à se familiariser et à s’apprivoiser, bref, à se civiliser. Et cela nous permettra une digression, que j’estime nécessaire, au sujet de Cricri, le cousin domestique de Grillon, plus ordinairement appelé Grillon des foyers.
Il y a tout lieu de supposer que la divergence, l’éclosion d’une nouvelle branche sur le tronc jusque-là unique de la race grillonne, s’est produite à une époque assez récente, comme celle qui a fait deux êtres distincts du chien et du loup. Epoque assez récente, puisque, dans les deux cas, il y a toute vraisemblance pour qu’elle ait également été celle où l’homme commença de savoir faire du feu dans des gîtes à peu près stables. Parmi les chiens-loups, il en fut qui eurent peur de l’homme et du feu et devinrent ses ennemis loups, d’autres qui trouvèrent que son foyer et les restes de sa nourriture avaient bien leur charme et devinrent ses amis chiens. De même, dans la race des grillons qui pullulaient au seuil de la caverne préhistorique, il y en eut qui, plus faibles, plus lâches ou plus malins, préférèrent la chaleur moins éblouissante, mais quotidienne et régulière qu’entretenaient les premiers hommes dans l’ombre, à celle qui régnait, aléatoire et variable, sous le dôme excessif du ciel.
Je n’aime pas à provoquer des monstres et à imiter, même très petitement, l’effroyable docteur Moreau. J’ai en outre l’horreur d’expériences comme celles que je vais décrire, parce que j’ai l’impression, quand je les effectue, que, pour le vain plaisir d’affirmer une futile vérité, je me mêle odieusement de grandes et profondes choses qui ne me regardent en rien…
Voici, pourtant.
Un petit paysan m’avait dit, me voyant « tuter » un grillon, c’est-à-dire tenter de le faire sortir de son trou en l’agaçant du bout d’une herbe fine et flexible :
— Si vous voulez qu’il chante bientôt, il n’y à qu’à le mettre en boîte près du feu.
Effectivement, ce Grillon, qui se trouvait être un mâle, placé dans un angle de ces immenses cheminées rustiques où le feu ne s’éteint jamais, vivant dans une atmosphère torride, brûla les étapes, et chanta en fin de janvier… Introduit alors dans une cage où la plupart des gens de sa génération venaient à peine d’accomplir leur seconde métamorphose, il fut considéré sans doute par eux comme un phénomène inquiétant, puisque, trois jours après, je le trouvai dévoré à moitié… Trois de ses compagnons s’acharnaient encore sur sa dépouille, rageusement.
L’humanité a fait brûler des sorciers ou des sorcières pour des motifs moindres.
Mauvaisement encouragé par ce premier résultat, j’ai pris, en août 1913, dans une de mes cages, deux brindilles de laitue desséchée supportant une centaine d’œufs nouvellement pondus ; je les ai confiés à une boîte de bois et ai installé celle-ci tout près du fourneau, dans la cuisine… La période d’incubation dans les conditions ordinaires est de vingt à vingt-cinq jours. Dans la boîte installée le jour près du fourneau, et la nuit, dans l’âtre, à une température qui devait parfois dépasser 40° et qui ne descendait guère au-dessous de 20° centigrades, ma couvée a mis tout juste treize jours à éclore !