Je note que le nombre des œufs qui ne « valurent rien », comme disent mes paysans en parlant des œufs clairs de leurs poules, fut infiniment plus considérable qu’il n’arrive d’ordinaire. Pour une centaine d’œufs, une cinquantaine seulement de grillonneaux ; mais ils ne différaient en rien, ni par la taille, ni par la robustesse, des grillons nés normalement.
Sur lesdits cinquante grillonneaux, j’en prélevai au hasard une vingtaine qui, dès lors, vécurent dans une cage exposée en plein air… La précipitation factice de leur venue au monde n’influença nullement leur santé ni leur vie ; la dernière femelle mourut à la veille de la déclaration de guerre, ce qui était déjà arrivé à la plupart de ses sœurs ayant vécu et grandi en liberté.
En revanche, ce fut auprès du fourneau que j’établis la demeure des trente autres grillonneaux… Je pris d’abord la précaution, à cause de la température torride du lieu, de renouveler très souvent leur pitance, mais je ne tardai pas à m’apercevoir que la laitue desséchée et racornie, dont ils eussent fait fi ailleurs, leur semblait dans leur gîte surchauffé un aliment acceptable et même plus sain que tout autre. Véritable prodige d’adaptation lucide et rapide ! Les quelques décès que j’ai constatés dans cette atmosphère anormalement chaude, je crois pouvoir affirmer qu’ils furent dus à une sorte de dysenterie provoquée par une absorption exagérée de laitue fraîche, verte et aqueuse ; aux méfaits d’une vie vraiment trop civilisée et factice, cette fois, d’un régime de surmenage et de suractivité imposés, s’était ajoutée tout naturellement la possibilité de la maladie, phénomène inconnu de Grillon libre, et inconnu aussi dans les monastères édifiés par mes soins où il est permis à ce brun moinillon d’observer l’obédience aux immuables règles de l’annuelle cérémonie solaire.
Dès le début de mars, mes grillons accélérés, qui n’avaient pas beaucoup chanté et guère plus aimé sans doute, commencèrent de mourir, en avance de quatre mois sur leur génération ! Peu d’œufs dans la cage ; mais, néanmoins, il y en avait. J’aurais dû alors, je le confesse, en distraire quelques-uns pour voir ce qu’il adviendrait d’eux dans des conditions normales. J’ai eu vaguement, un instant, je le confesse, l’orgueil un tantinet prométhéen d’espérer que, par mon artifice, une nouvelle génération de grillons des champs naîtrait, pour la première fois depuis des siècles et des siècles, avant que la génération précédente fût retournée au néant. J’ai donc laissé tous les œufs dans la boîte installée à demeure près du fourneau… et j’ai trouvé un jour ladite boîte ébouillantée à la suite d’un très banal incident culinaire.
Un jeune savant de mes amis, que mes menues études intéressaient, me conseillait de renouveler l’expérience au plus tôt, dès qu’auraient pondu mes grillonnes normales. Il m’indiquait qu’il serait également curieux de tenter l’expérience en sens contraire, d’observer si une basse température ne retarderait pas l’éclosion des œufs et des dates ordinaires des successives métamorphoses. Effectivement, je trouverais singulier que l’horloge de cette petite vie ne fût pas retardée par le froid à peu près dans la même mesure qu’elle est avancée par la chaleur.
Mais la guerre est venue en la saison même où il eût fallu recueillir des œufs de grillonnes normales…
… Et puis, je n’aime pas beaucoup, je le répète, à me livrer à des expériences de ce genre ; et, enfin, sur ce point, j’en sais autant qu’il me paraît nécessaire ici, puisqu’il s’agit simplement d’éclairer au mieux la façon dont la branche Cricri s’est détachée du tronc principal de la race. Cricri est plus petit que Grillon, plus agile et plus déluré, ses yeux sont plus gros et bombés, comme ceux des êtres qui vivent dans l’ombre ; il est de couleur grisâtre et blafarde, sans doute pour la même raison ; à part cela, il n’y a guère entre eux plus de différence qu’entre deux cousins germains dont l’un habiterait les champs alors que l’autre, plus ambitieux ou croyant mieux vivre, se serait mis « en place » à la ville.
La durée de leur existence est à peu près la même, — plus courte peut-être de quelques jours pour Cricri ; les métamorphoses successives ont lieu au bout de laps de temps identiques ; les moirures des ailes grisâtres de Cricri mâle et adulte reproduisent exactement les moirures des ailes tête-de-nègre, bordées de jaune à leur attache, de Grillon ; les ailes des femelles de Cricri comportent les mêmes signes et les mêmes dessins que celles de Grillonne.
Quant au chant, je défie l’oreille la plus exercée de démêler s’il provient d’une paire d’ailes masculines grises ou brunes ; il est simplement probable que Cricri a plus de voix. Le seul fossé sérieux qui sépare Cricri et Grillon, c’est que, la vie de celui-là n’étant pas soumise à la marche des saisons, il naît, aime et meurt à n’importe quelle époque de l’an ; sa vie, je le répète, n’en est pas moins limitée pour cela ; mais il n’est plus pour l’éclosion de date rituelle ; il y a également lieu de croire que le temps d’éclosion d’une même ponte varie selon que la grillonne grise a déposé certains de ses œufs très près de l’âtre et d’autres un peu plus loin.