Ainsi, Cricri ne voit pas plus que Grillon ses propres enfants naître et grandir ; mais les fils de ses cousins plus ou moins éloignés peuvent le voir adulte dès leur naissance. En fait, le chant du Grillon de l’âtre résonne en toutes saisons, et, lorsqu’une pierre d’un vieux four tombe ou qu’on répare un foyer, on découvre souvent un gîte où des cricris de tout âge habitaient en commun… Il en est de naissants, il en est dont les bouts d’ailes n’attestent que la première ou la deuxième métamorphose, il en est de nuptiaux… Et, devant le cataclysme, c’est un grouillement éperdu de bestioles, aux tailles diverses, qui se hâtent en bondissant à la recherche de la première lézarde qui soit dans le parquet, entre deux carreaux, à l’angle d’une cloison, et qui, lorsqu’un gîte se présente, n’hésitent pas à s’y enfouir en masse, mâles et femelles, grands et petits.
Que nous voici loin de l’individualisme féroce de notre héros champêtre ! Je ne veux plus ici décrire que ce que mon imagination et mes sentiments me dicteront, assuré de me mieux rapprocher du vrai de la sorte. Et je dis : le grillon domestique et le grillon des champs furent il y a très longtemps pour nous, et encore plus longtemps pour eux, des frères. Les plus faibles furent forcés de se tirer d’affaire en inventant des gîtes que leurs pattes avaient la paresse de construire, en usant d’un soleil factice, le vrai soleil ne suffisant plus à leur médiocre complexion. L’accommodation à leur nouveau milieu, — c’est-à-dire leur domestication, la nécessité d’utiliser pour vivre les demeures humaines, leurs feux et leurs détritus alimentaires, — dut être réalisée très vite, si l’on en juge par la facilité qu’éprouve un homme à modifier par la chaleur et l’obscurité la progression de la vie du grillon des champs au cours d’une seule génération. La nature n’a pas travaillé autrement que moi-même quand je logeais mes grillons paysans sur le fourneau et dans l’âtre ; mais elle travaillait plus soigneusement et moins vite ; et puis cela la regardait ; c’est son métier de donner des facilités de vivre à divers lots d’individus par trop mal venus d’une espèce ; mais c’est un sacrilège de notre part, même sous des prétextes scientifiques, de détourner des êtres normaux de la voie que les efforts de milliards d’ancêtres leur ont méritée ou imposée.
Que le grillon domestique soit un dégénéré au sens où les divers parlers humains de l’heure emploient ce mot, c’est l’évidence même. Il est au bout des possibilités d’une espèce et incapable en outre de remonter le courant du fleuve fatal. Un grillon des champs élevé dans la chaleur d’un fourneau peut devenir une sorte de grillon domestique artificiel ; en revanche, installez Cricri dans la cage de Grillon, dans la cage herbue, en pleine lumière, vous verrez le petit misérable, un instant ébloui, puis grisé, se livrer à des ébats joyeux, s’empiffrer d’herbe fraîche… et mourir au bout d’un jour ou deux, de dysenterie.
Il vaut toujours mieux ne pas considérer le soleil comme un mythe, ou comme une illusion née dans la cervelle des simples, même lorsque l’on est d’une race si fort civilisée et avancée que le fourneau semble suffire, tandis que l’astre en vient à être comme disqualifié du titre d’objet d’expérience.
VII
Grillon me parle :
Tu m’as déjà prêté ton langage en divers endroits, lorsqu’il te paraissait par trop difficile de procéder autrement pour essayer de me faire entrevoir et comprendre à travers tes mots. Peut-être souris-tu toi-même de l’inanité d’un tel effort ? Tu n’aurais pas raison. Tenter l’impossible, c’est du moins, même et surtout quand on succombe à la tâche, indiquer à d’autres un chemin…
Tu m’as prêté ton langage ; laisse que j’en use encore une fois. Certes, tu me connais et, en parlant de ma vie et de ses travaux, tu as bien fait, me semble-t-il, de t’étendre longuement sur mes ennemis, parce que la vie sans menace de la mort est plus que jamais l’ombre d’un rêve. Et peut-être ai-je maudit souvent la prison dorée où tu me privais de tant de précieuses peurs. Je t’approuve également de n’avoir pas caché ta façon de penser à propos de mes cousins renégats, qui ont préféré à notre pénible liberté et à notre rustique manteau de bure, l’existence servile et la livrée des laquais.
Mais, ma vie intérieure ? Comment pourrais-tu en exprimer la silencieuse musique, et comment pourrais-je, moi, dans ton parler, trouver des mots qui en rendraient compte ? J’admets que tu imagines assez facilement le caractère et la qualité de cette vie toute en méditations, de cette rêverie ininterrompue durant des mois, de ces sensations offertes en bloc et savourées comme un énorme bouquet chatoyant et complexe. Mais, au delà, il n’y a plus pour toi que mystère et ombre.
Tu désespères tellement en face de l’inexpressible que, — je te vois venir ! — tu serais bien capable de ne point parler de mes yeux, de ces yeux qui ne me servent guère à me diriger et qui ne représentent qu’un luxe offert à moi par maman Nature. Pourtant tu t’es vanté de pouvoir fournir ici quelques précisions… Je les attends, tes précisions, ou plutôt je les devine : tu as étudié, avec ce ridicule œil de cuivre et de verre qui supplée, selon toi, à la faiblesse du tien, mon système visuel ; tu as découvert ainsi des milliers de facettes sur la pellicule externe de mon œil à moi, sur cette pellicule qui est d’ailleurs opaque à la plupart des couleurs que tu nommes et translucide à d’autres couleurs pour lesquelles il n’est pas d’appellations dans le spectre imaginé par tes savants ; après cela, il t’est facile de calculer, je te l’accorde, le point où convergent les rayons que laissent filtrer les facettes ; mais alors tu constateras avec un bien légitime ahurissement que ce foyer, comme tu dis, est situé très en avant de tout organe récepteur, qu’il faut admettre une nouvelle dispersion des rayons avant qu’ils soient transmis par mes nerfs à mon ganglion cérébral… En conséquence, imagine ce que tu voudras : quelque chose de pareil aux taches lumineuses que produit sur une eau sombre un diamant jaune placé un peu au-dessus d’elle au soleil ; n’oublie pas que les couleurs ainsi réfractées n’ont pour la plupart aucun nom dans ton langage ; ajoute à cela que mon esprit se refuse à considérer autrement que comme des absurdités la possibilité visuelle d’une ligne courbe ou le fait de percevoir visuellement la distance ; que nous ne pouvons comprendre ce que le mot perspective signifie… Imagine encore, — pourquoi pas ? — quelque chose comme un de ces tableaux cubistes, dont vous êtes quelques-uns à sourire, mais qui seraient peut-être jugés d’un réalisme aigu dans le monde des insectes, si nous nous intéressions à la peinture et si vos cubistes pouvaient exprimer l’infra-rouge ou l’ultra-violet.