Voilà tout ce que ta connaissance des lois de l’optique te permet de donner comme précisions sur la façon dont mes yeux reflètent le monde…

Y a-t-il vraiment de quoi te déclarer enchanté ?… Non, n’est-ce pas ? Et puis… tes yeux, mes yeux… le même mot pour ces objets si différents… Car, qu’y a-t-il de commun entre un organe presque essentiel pour toi et les deux gentils kaléidoscopes incrustés dans ma tête comme des pierres fines dans la matière d’un beau coffret, entre tes conducteurs, tes informateurs et ces deux jouets superflus que la Nature, qui m’a déjà privé de mes inutiles oreilles, m’aura enlevés peut-être, si ma race existe encore dans quelques myriades d’années ?

Mes yeux, tes yeux ; ton odorat, mon odorat ; ma gourmandise et ta gourmandise, ta poésie et ma poésie… Toi qui vas prononcer à propos de moi les mots chanter, aimer et mourir, fais-toi plus humble et plus prudent encore.

TROISIÈME LIVRE
Le Chant, l’Amour, la Mort.

I

Ce livre est celui dont j’ai le mieux caressé la méditation, que j’ai le plus fervemment conçu. J’écrivais, vers ma vingtième année :

« Si Dieu m’accordait une existence analogue à celle de Sylvestre Bonnard, le membre bien connu de l’Institut, qui, après son « crime », s’en fut à la campagne achever ses jours dans l’étude des menus ouvrages de la nature, je voudrais écrire un gros livre sur le grillon des champs… »

Je ne suis pas membre de l’Institut ; je ne puis non plus me qualifier encore de vieillard. J’ai donc devancé la date que je m’étais fixée pour devenir le biographe de mon ami à six pattes. On ne sait ni qui vit ni qui meurt, dit-on volontiers en Gascogne ma patrie… Et je crois avoir indiqué déjà que l’étude des insectes humains, depuis quelques années, m’écœurait un peu, en dépit de ma bonne humeur naturelle et d’un optimisme que je veux incorrigible.

Renonçant à un gros ouvrage tard venu, pourvu de plus de méthode peut-être, mais non point nourri de plus d’expérience, je souhaite seulement que l’on m’accorde que mon livre est à la taille de son sujet, qu’il est, comme lui, sans prétentions.

J’ai commencé de le rédiger au début du dernier automne, tandis que Grillon venait de naître, que septembre engourdissait le ciel et la mer, que l’air commençait à sentir la fumée de bois vert, les champignons et les pommes de pins pourrissantes de la belle forêt landaise où je me trouvais alors. — En cet endroit de mon travail, l’an poursuit son printemps, la fête de Mai est inaugurée, Grillon a pris son costume amoureux et funéraire dans les prairies d’Ile-de-France. C’est là que me tient momentanément la vie ; c’est là que je vais, une fois de plus, me pencher sur mon personnage avec une joie et une amitié renouvelées, avec l’émotion aussi qui convient quand il s’agit de véritables adieux à un être et à une œuvre.