« J’aime Chelle et ses cressonnières… » a écrit Victor Hugo, dans les Chansons des Rues et des Bois, et ce vers rime, si je ne me trompe, avec un autre où il est question des bas blancs des meunières du pays. Je n’ai jamais, hélas ! vu pour ma part, à Chelles ou dans les environs, de meunières en bas blancs, étant venu trop tard dans une banlieue à laquelle le progrès a imposé son vandalisme ; mais l’endroit ne m’en paraît pas moins charmant et ne m’en reste pas moins cher pour toutes sortes de raisons.

Il y a là, au milieu d’un immense jardin, une bâtisse pareille à certaines vieilles maisons où mon enfance s’écoula et qu’elle aimait « comme des personnes », — j’emploie les termes dont je me servais alors. L’immense jardin qui entoure la personnalité fière et un tantinet délabrée de celle-ci, est lui-même un personnage. Il dut être autrefois soigné, ratissé, glorieux ; mais, comme on a décidé depuis longtemps de le vendre à quelque société qui le découpera en lots et édifiera sur son emplacement des villas en carton-pâte ou en papier mâché, on le laisse, en attendant, vivre superbement sa vie.

Au printemps, c’est miracle de voir avec quelle fougue somptueuse et vaine s’y épanouit la descendance de végétaux légumineux autrefois appréciés à la table du propriétaire, maintenant redevenus comestiblement inutilisables. Les asperges sont arrogamment arborescentes, les carottes reprennent la mine de leurs sœurs sauvages, celles des prés, des garrigues, des talus ; les oignons ont volume de grains de maïs ; les choux, au lieu de se pelotonner douillettement sur eux-mêmes, s’élancent vers le ciel comme un chant lyrique et désintéressé. Les vignes sont rampantes et n’ont plus besoin de produire de fruits, assurées de vivre et de persister par la prolongation de leurs branches retombées au contact du sol nourricier, incomparable éducateur de surgeons ; les cerisiers ne portent plus que des guignes presque aussi peu charnues que le fruit de l’aubépin, appelé dans mon pays pain des oiseaux. Quant à ceux-ci, ils font rage, dès l’aube, dans les bosquets qui entourent la maison, dans les arbres qu’on n’émonde plus, dont les branches déchaînées chatouillent la toiture et taquinent les fenêtres. Les vitrages, d’où le mastic desséché a chu presque totalement, vibrent au fracas des chantres ailés ; il semblerait même, parfois, que, pour porter notre agacement à son comble et faire nos dents grincer, un mauvais plaisant promène en l’appuyant une pointe d’acier contre le verre, si peu sont aimables, quoi qu’en disent les chansons, celles des passereaux, surtout quand ils s’y évertuent trop près de nos oreilles.

Endroit admirable pour rééditer personnellement et revivre, si c’était là mon goût, des tristesses sœurs de celle d’Olympio ; paysage retrouvé chaque an quelques heures, et devant la rapide vieillesse duquel on éprouve soi-même la quantité déjà pesante des jours vécus. Un bassin s’est tari ; on voit sur sa vase des squelettes de poissons ; on aimerait à croire que ce sont ceux mêmes des cyprins qui, l’an passé, y nageaient encore, si l’on n’était pas sûr qu’il n’y a là que les débris des fritures dévorées récemment par les clients de l’hôtel voisin, puantes reliques dont une servante s’est débarrassée sournoisement et paresseusement en les jetant là. — Ainsi de tout ce qui se rapporte au souvenir ; le cultiver avec trop de soin et de présomption, savourer son amertume ou sa cruelle douceur comme des biens qui nous sont dus, c’est souvent le profaner ; nous ne sommes jamais de taille à juger notre passé ; ce serait quelque chose comme nous mettre au-dessus de notre rang que de nous contempler tels que nous fûmes ; pensons plutôt à demain ; la leçon ou, pour familièrement parler, la « douche » me paraît autrement salubre en pareil cas, surtout pour qui veut garder le paisible courage sans lequel la vie d’un homme ne mérite plus d’être continuée.

Jours d’autrefois, fugues écolières, rires frais, soleil ou nuit sur des cheveux féminins et tout autour de robes claires, je vous bénis, peut-être, mais je préfère vous renier… Qu’une seule lâcheté me soit permise : celle de ne pas fuir devant le retour des ombres amicales. O Emile Despax, Charles Dumas, Louis Loviot, et tant d’autres vivant encore, mais aussi lointains et plus morts que les chers morts, vous avez connu, vous aussi, le lieu dont je parle, la vieille maison bruissante et tintante, et son Paradou violent !… Que de tombes, déjà, le long de la voie sacrée du souvenir !


… Puisque les oiseaux t’ont réveillé dès l’aurore, va te coucher, commencement d’une fin, ruine qui s’ébauche, écolier de l’Ecole des Vieillards…


Dérision ! Ce n’est pas seulement vers ma jeunesse, c’est vers mon enfance que va me ramener cette nuit-ci.