Sa sœur d’hier était encore dépourvue de chants ou d’appels, quoique douce et chaude ; à peine une petite chevêche encore mal convaincue de l’approche du temps d’aimer fit-elle entendre quelques minutes son grelottant et lugubre appel ; les fenêtres étant restées ouvertes, deux chauves-souris tourbillonnèrent autour de la lampe avec beaucoup de ces petits cris qui doivent presque à coup sûr représenter un véritable langage embryonnaire (la chauve-souris captive vous dit des sottises et vous fait des grimaces, tout comme un singe), mais que beaucoup d’oreilles humaines, même des plus fines, ne perçoivent pas, parce qu’ils sont à la limite d’acuité des vibrations sonores pouvant impressionner normalement le tympan… Après cela, ce fut tout à fait le silence animal ; plus rien sous le ciel, — le vent n’existant pas, — qu’un bruit d’eau courante et d’herbes froissées par l’eau.
Mais, aujourd’hui, ce murmure ne sera pas seul à animer perpétuellement l’ombre. Pour la première fois cette année, Grillon s’est fait entendre de moi, tout à coup. Peut-être avait-il déjà essayé sa musique dans la journée, musique dont les accents encore débiles avaient été étouffés par les rumeurs de l’humaine vie ; à présent, sous le ciel splendide et sombre, ils retentissent avec la pureté des choses très neuves ; cela frémit et cela jaillit, cela tient de la source et du jet d’eau, et puis cela monte à l’infini, comme si le jet d’eau s’animait, devenait sensible, conscient ou divin, et visait définitivement le ciel après s’être pourvu d’invisibles ailes.
C’est le chant du premier grillon. On dirait qu’une minuscule fée des herbes se promène à travers ses domaines, sur son char fait d’un sabot volé à la paysanne du lieu et traîné par des mulots, se promène en frappant de sa magique baguette un petit tambour de cristal pour annoncer son passage. Et, de même que la flamme d’une humble chandelle emplit toute une vaste pièce, le solo de ce musicien, — de l’autre côté de la rivière, dans le grand pré qui va jusqu’à l’église d’un village dont je n’ai jamais su le nom, — se gonfle, élargit ses ondes, lance sa note unique à travers, nous semble-t-il, l’immensité intégrale du ciel. Un prodigieux frémissement, issu de l’insecte né à l’amour, circule et prend, pour qui sait entendre et comprendre, une importance comme miraculeuse ; lorsqu’une branche bouge ou qu’une feuille tremble près de ma fenêtre ouverte, je jurerais que ce n’est pas le vent, ou l’aile d’un pinson au sommeil agité qui en est cause, mais le frémissement prolongé du son produit par la fée en promenade, le chant annonciateur pour qui la distance n’existe pas, — n’existe pas plus que pour une idée humaine venue à son heure et qui se propage, s’épanouit à la même époque d’un bout à l’autre du monde, sans que les plus savants connaissent comment ni pourquoi.
La grande idée de l’amour est éclose dans l’ombre et le secret de la forêt des herbes. Le solo devient duo, puis trio, très vite, en quelques minutes ; l’émulation sonore précède, entre mâles, la rivalité et le combat ; les exécutants du concert vont être, dès ce soir, innombrables ; alors, au lieu de la note unique répétée environ chaque demi-seconde, c’est une sorte de grésillement musical qui va durer jusqu’à la mort momentanée de la race, qui atteint son maximum d’intensité aux heures chaudes et lumineuses, mais qui, pour nos oreilles, acquiert sa plus forte et précieuse valeur au retour de la nuit.
Le silence lui prête une vie et une vertu singulières ; on a l’impression que le sol parle avec le ciel et que celui-ci lui répond en son langage, qu’une correspondance passionnée, frénétique, s’est pour quelques semaines établie entre eux.
Le bel imagier qu’est Abel Bonnard a écrit, en faisant parler mes personnages :
Humbles, nous obsédons cependant les étoiles…
C’est vrai, à cela près que le mot obséder est trop fort et presque injurieux pour Grillon : je ne parviens pas à éprouver que son chant agace (car obséder ne veut plus guère dire autre chose en français) le ciel du seul fait qu’il a l’air d’y parvenir. Bien au contraire, une harmonie paraît se créer entre le grésillement terrestre et la scintillation éthérée ; celle-ci et celui-là semblent n’être plus que le reflet humainement auditif et visuel d’une grande chose, intermédiaire ou partout répandue, que nos sens sont incapables d’atteindre elle-même.