Je me garderai de décrire longuement l’appareil musical.

D’autres l’ont fait avec une minutie qui eût été louable, si n’importe quel enfant attentif n’était à même d’observer cet appareil et d’en comprendre le fonctionnement. Je me bornerai à signaler que, pour chaque individu, la note est la même du commencement à la fin ; qu’elle varie très peu d’individu à individu, comme qualité, sinon comme intensité ; qu’il existe pourtant des grillons virtuoses et qui savent mieux que leurs congénères mettre ou non la sourdine ou la pédale forte à certains moments ; que l’augmentation de l’intensité sonore est produite par le resserrement des cuisses sauteuses contre les ailes l’une sur l’autre frottées ; qu’il n’est pas vrai, comme on l’a dit, que la rosée serve à Grillon de colophane. Il est parfaitement exact que Grillon chante plus fort, et, si l’on veut, avec plus de verve, lorsque les feuilles de laitue que je lui sers en captivité sont fraîches, juteuses et arrosées d’eau bien claire ; mais l’enthousiasme poétique qu’il manifeste alors, ressemble à celui d’un homme qui devient bavard après un bon repas, et il n’a pas eu plus besoin d’humecter ses ailes que nous de nous barbouiller de vin les mains et la figure. Comment expliquerait-on, s’il en était ainsi, que le Grillon du foyer, vivant dans une atmosphère torride, parmi les cendres et les poussières, fît résonner son instrument aussi bruyamment, et plus peut-être, que son cousin des prairies ? A la vérité, Cricri et Grillon ne chantent pas, si leurs ailes sont sèches ; en essuyer le dessous avec un peu d’ouate hydrophile ou le dessécher avec du chlorure de calcium rend l’insecte aphone pour quelque temps ; mais c’est de lui-même qu’il tire sa colophane.

En effet, sur le dos de l’insecte mâle parfait, au point de jonction du corselet et de l’abdomen, sont deux toutes petites glandes qui sécrètent une humeur incolore, à la réaction nettement acide. Ces glandes n’existant pas chez la femelle sans voix, il me paraît incontestable que ce sont elles qui fournissent à Cricri et à Grillon mâles l’humidité nécessaire à la sonorité de leurs ailes. A certains moments d’exaltation et de rage, quand deux rivaux, par exemple, se trouvent face à face aux abords d’une belle, le chant s’enfle, les glandes sécrètent avec plus d’abondance leur liqueur ; j’ai dit que celle-ci est acide ; elle est, en conséquence, plus ou moins corrosive, et c’est ce qui explique que les ailes des mâles, au déclin de leur vie, soient très souvent amincies, échancrées, frangées. Le chant s’en ressent, et ces pauvres ténors enroués sont très mal vus de leurs anciennes admiratrices. Ce sont eux qu’elles dévorent de préférence ; ils se laissent faire, comme s’ils comprenaient que c’est encore ce qui peut leur arriver de mieux, au point où ils en sont.

Voilà tout ce que j’avais à apporter de nouveau à propos des organes du chant.


Et maintenant, celui-ci est ; toutes les fées des herbes frappent sur leur tambour. Oui, c’est bien mon enfance qui s’attache à moi comme à une proie facile, bousculant les images de jeunesse, d’amour et de mort, dont je déplorais tout à l’heure, sans beaucoup de conviction, que cette maison fût peuplée.

Le collège de Villeneuve-d’Agen était alors une immense et pittoresque masure qui dominait le Lot ; à quatre heures, en cette saison, mon grand-père Cassan venait m’y chercher, quand j’avais huit ou neuf ans. Eugène Cassan, élevé chez les Pères Dominicains de Toulouse, pensait en latin, parlait volontiers en langue d’oc, adorait les bêtes, — toutes vertus que je m’honore de tenir de lui. Ruiné par un père délicieux et chimérique, qui rêvait de drainer la fortune du monde et aimait en outre à jouer du violon sur son toit par les nuits de lune, — pour évoquer les Elémentals, — il avait estimé que tout était bien en ce monde, parce que, dans le même moment, une tante à lui trépassait en lui laissant, à trois lieues de son castel natal, une boulangerie dont il prit crânement la suite. Toujours je le reverrai lisant les Géorgiques ou les Tusculanes, ses livres préférés, près de son tour, et inquiet des réparations que réclamait celui-ci, pour cette seule raison qu’elles risquaient de troubler le ménage des grillons familiers dont le concert berçait son labeur et scandait les mètres de Virgile ou les périodes cicéroniennes. Sur la belle rivière encaissée, le soleil luisait, doux et fort ; le bruit de l’eau, au-dessus du barrage tout proche, retentissait orgueilleusement et suffisait à combler le silence.

— On va faire un tour sur la rive, me disait grand-père, mais d’un air qui promettait toute une fête…

Moi, je lui demandais, n’osant en croire encore mes oreilles :

— Vrai ?… Tu crois qu’ils ont commencé à chanter ?