Aucun autre mot n’était nécessaire. Nous nous comprenions.
Qu’ils me semblaient longs, les quelque cent mètres qu’il fallait accomplir en amont du barrage pour que le fracas de l’eau n’étouffât plus les premiers chants de mes amis !
Ce soir, comme aux soirs de mon enfance, le chant est, la belle et définitive aventure est inaugurée pour Grillon. Demain, dès que le soleil aura chauffé le sol, ce casanier va se transformer. Installé arrogamment sur la plate-forme de sa demeure, il mène grand vacarme, au vu et au su de tous, et même des oiseaux qui, cependant, ont d’autant plus faim qu’un puéril pépiement abonde dans les nids… Les femelles voisines savent à quoi s’en tenir, et les voici qui mettent les antennes dehors. Plus de repos au fond du gîte sûr ! L’heure des randonnées hasardeuses a sonné avec le premier bruissement musical des ailes, de ces ailes qui n’ont pas pour but de conquérir l’air et l’azur, mais qui, comme dans le chant de Schiller, n’en signifient pas moins l’essor, puisque c’est vers l’amour et la bataille qu’elles entraînent la race qui les a conquises.
Il s’agit de chanteurs infatigables et d’un opéra composé par le suprême Maëstro. Les décors seront dignes des acteurs et de l’auteur. O cher François-René de Chateaubriand, qui t’extasias, peut-être en rêve, sur la splendeur des forêts vierges, dans un nouveau monde déjà bien vieux pour le commun des hommes, sinon pour toi, il n’était pas besoin à ton amour des magnificences d’aller, avec le vain espoir de changer de cœur, au delà des mers, sous un autre ciel. Le ciel « est aussi en bas », a dit le Juif batave, précis à l’égal d’un rouage de montre et clairvoyant comme les verres de lunettes qu’il polissait par métier. Je me couche dans le pré, j’enfouis mon visage dans le foin déjà haut, je me réduis à la taille de mon héros, je m’imagine des yeux à facettes, et aussitôt un infini de songe et de féerie est réalisé.
Le décor est apparemment plat et sans perspective, à tous les coins de l’horizon, que contient dans son ensemble le double miroir savant et compliqué ; les couleurs sont innombrables et juxtaposées, sans qu’aucune dénomination humaine d’elles soit raisonnablement possible ; les formes sont comme tangibles et d’une amplitude que nous ne pouvons même pas imaginer. Alors, se produit le phénomène somptueux, pour un être plus vieux et plus évolué que nous, de vivre les meilleurs jours de sa vie au milieu de la jeunesse renouvelée du monde, dans une atmosphère chaleureuse et humide, luxuriante, gorgée de sèves, saturée d’une lumière intimement mélangée à de l’ombre, lumière diffuse, violente et douce, qui éclaire actuellement sans doute les jours de la planète Vénus et qui aurait étourdi et flatté nos sens, si l’humanité avait existé sur la Terre durant la période secondaire. Je n’irai pas enfantinement mesurer la stature de Grillon et la hauteur de l’herbe où il se cache : nos sens, encore une fois, n’ont pas de communes mesures, et, à propos des herbes qui l’entourent, il serait vain de parler d’arbres dépassant d’une hauteur de plus de quatre-vingts mètres notre stature… Ce n’en est pas moins au centre d’un paysage et sous un climat infiniment jeunes, préhumains, que la vie de Grillon va s’achever, dans une telle perfection de l’être qu’il semblerait indécent que la nouveauté partiellement reconstituée de notre monde manquât d’y participer, de la provoquer ou de l’embellir encore.
J’ai la face dans l’herbe, qui dépasse mes épaules ; mon nez s’appuie presque contre le sol, je vous dis… Et je rêve et divague peut-être… N’importe ! Laissez-moi divaguer et rêver. Ces plantes diverses qui composent la denrée que nous appellerons « du foin » quand elles seront mortes, ont des noms dont certains sont jolis. Mais qu’un autre vous les énumère à nouveau ; je ne me sens plus en cet instant le cœur et les ambitions d’un herboriste… Une vapeur embaumée emplit mon cerveau, un miroitement glauque s’appuie sur mes yeux et chatoie à leur surface, sans risquer de s’enfoncer jusqu’aux profondeurs sombres de l’esprit, un peu comme fait du liège sur de l’eau ; la terre sent la terre, mais de façon si intense qu’une musique au-dessous de mes oreilles ou qui dépasse leurs facultés, semble se mélanger à cette odeur : et c’est comme si je percevais, moi aussi, le monde avec des antennes. Devant leur respectif domicile net et strict de bourgeois d’hier, le chanteur arrogant et la silencieuse amoureuse, rassurés par mon immobilité, ont recommencé à vivre comme si je n’existais pas. Mais est-ce que j’ai le droit de dire que j’existe, moi, être humain, moi, si jeune et si vieux à la fois devant le renouvellement annuel d’un monde ?… O inanité, ô mensonge de ce que, nous autres hommes, nous appelons secondes ou siècles et contenons, sans nous donner d’entorses à l’imaginative, sous la dénomination générale de TEMPS !
II
Il est parti, les ailes arrondies, bruissantes, et plus jamais ne se retrouvera à l’aise dans son trou. Les premiers temps, il y reviendra peut-être « dormir » encore, de préférence vers l’aube, quand lui-même et ses rivaux se seront tus ; on ne se guérit pas tout soudainement d’une vie rangée et sédentaire. Dès lors, comme on le comprend sans peine, l’observation de Grillon en liberté comporte quelques difficultés, même pour qui, à enfouir volontiers sa face dans l’herbe, ne redoute pas d’être traité de mangeur de foin. Mais, quand j’étais enfant, — cet âge sans pitié ignore aussi la fausse honte, — j’ai maintes fois suivi Grillon, le plus discrètement possible, à quatre pattes ; mes souvenirs de ces années-là gardent une étonnante lumière et je réponds de l’exactitude de ce que je note aujourd’hui, bien que je l’aie vu surtout autrefois.
La proximité d’une maison de belle dame n’influe en rien sur les manières du nouvel aventurier. Il pourrait souvent attendre la fortune dans son lit ou se dire que tout bonheur que ses palpes n’atteignent pas, n’est qu’un rêve, — car souvent un gîte de femelle est à moins de vingt centimètres de celui du chanteur, — mais c’est rarement à sa voisine qu’il ira faire sa cour et offrir ses hommages.