Pour l’y décider, il faudrait un incident imprévu, comme la rencontre d’un rival, d’un étranger venu de loin avec lequel il se trouverait face à face ; sinon, le sédentaire qu’il fut jusqu’ici, semble incontestablement préférer les voyages lointains et qui l’amènent parfois jusqu’à dix bons mètres de son domicile. Les femelles sans voix ne quittent guère les abords du leur, y rentrent à chaque fin de nuit et l’entretiennent jusqu’au terme de leur existence : ayant aimé, les mâles ne sont en effet bons qu’à mourir, tandis qu’à elles incombe encore le soin d’assurer la ponte, de prévoir tout ce qui peut être favorable à l’épanouissement de l’avenir enclos dans leurs flancs.
Grillon se promène donc en chantant, nuit et jour, et il a vraiment l’air très comique, très guerrier d’opérette, parce que ses ailes gonflées ressemblent à une cape que soulèverait une rapière romantique. Son arme, en réalité, il ne la porte pas derrière lui, malgré le bruit de traîneur de sabre qu’il fait sur les chemins de la forêt herbeuse, mais devant lui ses crocs, tandis qu’il progresse en chantant, sont presque toujours grands ouverts, comme s’il suffisait d’être poète ou amoureux pour devenir du même coup féroce.
Les batailles sont fréquentes et nul ne semble songer à les éviter, bien au contraire. Elles font partie de la fête ; il semble que celle-ci, sans elles, diminuerait de charme et de valeur, que l’essentiel manquerait au programme. Sans que je veuille faire ici la moindre allusion humaine, je me vois forcé de constater qu’un grillon qui ne se bat pas, paraît très peu digne d’être aimé ; le mythe d’Arès et d’Aphrodite, qui eut sa valeur à l’aurore de l’humanité, la garde au bout de l’évolution d’une race infiniment plus vieille que la nôtre.
Il est impayable de voir un de ces combats, surtout quand une femelle accourt au bruit et y assiste, pudiquement cachée à quelques mètres de ses adversaires, lustrant ses ailes qui ne sont que parure, crachant sur ses pattes antérieures pour débarbouiller son visage et ses antennes, tordant le cou de-ci, de-là, bref, faisant des mines en l’honneur du vainqueur, qu’elle ignore encore… Entre les galants chevaliers, il y a d’ailleurs plutôt joute que combat à mort ; celui qui est parvenu à ouvrir le plus largement sa mâchoire, la resserre de son mieux sur la face du concurrent, laquelle en est un peu éraflée ou bosselée, et c’est tout… Le vaincu déguerpit, — il n’y a pas d’autres mots, — sans protestation ni murmure ; le vainqueur, lui, chante de tout son cœur… La belle continue à minauder…
Que signifie, que représente le chant du mâle ? Un appel d’amour, vous répondra-t-on couramment ; un appel d’amour comme celui que font retentir sur les coteaux de mon pays les batraciens, d’autant plus odieusement bruyants, en cet endroit de la Terre, que les sources et flaques d’eau y sont assez espacées et qu’ils les surpeuplent dès qu’ils en découvrent. Mais « appel d’amour », même en langage humain, n’en demeure pas moins une traduction assez vulgaire de ce que doit être la chose. Le mot amour, dans nos parlers, a un sens tellement vague et dénaturé que la difficulté des transpositions sentimentales d’insecte à homme et d’homme à insecte s’accroît encore ; les vocables que je possède se rebellent ou s’effarent, comme des écoliers pourtant dociles dont on exigerait un devoir dépassant leurs forces ; il y a nuit et ombre des deux côtés, parce que l’animal ne sait plus depuis très longtemps ce qu’est l’amour tel que le font vivre, pleurer et rire les romans et les romances dans nos trop puériles cervelles, parce que, d’autre part, nous ignorons encore ce que peut être l’amour uniquement dévoué à la vie de l’espèce, l’amour dont on ne parle plus, l’amour dont la discussion ne se pose pas de ce seul fait qu’il est fonction de mort et de vie et que, si la race n’existait pas, chez l’homme comme chez Grillon du reste, il ne serait plus question de rien du tout.
Des peuplades primitives de notre très primaire humanité en sont encore à se défigurer pour s’embellir, à se barbouiller d’ocre, à s’inciser la peau rasée du crâne et à introduire dans la plaie provoquée ainsi des venins ou des poisons, pour faire là pousser et demeurer des monstruosités, des excroissances de chair qui vont jusqu’à figurer sur la tête de ces pauvres noirs des crêtes ténébreuses. Moralement, et surtout intellectuellement, en amour, nous en sommes au même point qu’eux. Nous encombrons cette réalité superbe d’ornements ridicules. L’art nègre est à la mode pour certains, dans la minute où j’écris ces lignes, mais je crois qu’un certain romantisme a été, en ce qui concerne les hommes et les femmes, le dadaïsme et l’art nègre de la sentimentalité. Nous en subissons encore certaines influences, parfois sans nous en douter, parfois aussi, quand nous avons des lettres plus ou moins heureusement digérées et assimilées, — ce qui est le cas de la plupart des gens aujourd’hui, — parce que nous trouvons encore très bien porté qu’il en soit de la sorte.
Combien de gens, du monde le meilleur et le plus raffiné, estimeraient vraiment qu’ils aiment s’ils ne souffraient point, par exemple, ou ne faisaient semblant de souffrir ? La crête artificielle sur la tête du nègre !… D’autres préfèrent torturer ou faire croire qu’ils torturent. Vanité des vanités. C’est qu’il faut prendre parti, l’amour, chez l’homme, en étant encore au point où est sa politique ; le plus grave, c’est qu’il croit aimer réellement, alors qu’il se contente de jouer pour lui et pour les autres de piteuses comédies bourrées de vers ressassés et de phrases toutes faites ; — vers et phrases qui font autorité, qu’on nous inculque dès le collège, sous prétexte de nous initier à la science du cœur humain telle que l’ont comprise les plus illustres auteurs, mais qui ne sauraient dater de plus de cinq mille ans, et qui n’expriment pas nécessairement des vérités éternelles.
Ainsi vieillesse et jeunesse, quand on parle d’amants et d’amantes, sont encore termes incertains et mal définis dans notre race ; une femme de trente ans excitait la pitié de l’immense Balzac, alors que Pénélope et Hélène, à quarante ans et plus, s’imposaient encore, et sans que cela fît sourire Homère, au loyal désir des plus beaux parmi les jeunes hommes ; actuellement, des dames qui eussent été grand’mères du temps de Balzac sont, si j’ose dire, homériques. De même du côté de nos mâles : en effet, au cours des siècles et d’après les documents littéraires qu’ils nous ont laissés, n’est-ce point tantôt Chérubin qui triomphe, tantôt un homme mûr ou blet qui a raison de Chérubin ? L’humanité, au point de vue amour, demeure turbulente et indécise, sur cette question d’âge et sur mille autres, comme un enfant devant un jouet qui lui agrée justement ; tantôt il le soigne et le protège, tantôt il le casse pour voir ce qui se passe à l’intérieur… Nous demeurons encore, en amour, et pour combien de siècles, à l’âge des caprices et des modes !
Il n’y a rien là qui puisse nous irriter ou nous réjouir. C’est le temps, si ce mot correspond à une réalité supra-humaine, qui fera de nous ce que nous méritons d’être plus tard, plus loin, après la sélection naturelle et l’évolution inévitable. Lui seul jugera si, pour l’espèce humaine comme pour les races d’insectes, il n’est pas superflu de distinguer le goût d’aimer du besoin voluptueux de se perpétuer en de neuves générations.