Moraliser à ce propos est d’ailleurs aussi vain que l’effort d’un vieux monsieur tentant de contribuer à la repopulation de son coin de Terre par ses bons conseils et son éloquence. Ces parcelles d’humanité que l’on contient sous les dénominations très nobles et suprêmement valables de familles ou de patries, ne durent elles-mêmes qu’autant qu’elles méritent leur durée ; si elles succombent, c’est justice au sens tristement humain de ce mot colossal, flottant, glacial, et qui me fait penser en tout à un iceberg capable d’endommager ou d’anéantir les plus beaux navires dans sa promenade déchaînée et sans yeux. Quand une race humaine diminue, c’est qu’elle est inutile au bon ordre de la planète Terre ; et quand un individu humain, corps et âme, ne se survit point en des enfants bien portants ou dans des œuvres durables, ce n’est que par une incompréhensible indulgence de la Nature ou de Dieu qu’il a vécu.


En dépit de l’impossibilité que j’ai marquée d’exprimer en mots ce qu’est l’amour pour un insecte, en dépit du gouffre d’ombre qui sépare nos tâtonnements humains de son accomplissement à peu près définitif, en dépit de notre puérilité en face de son âge de centaines de milliers d’années pour nous numérables en dizaines de millions, en dépit de tout ce qu’on peut appeler (ce qui m’est ici indifférent) progrès ou décrépitude de sa part, il n’en demeure pas moins que beaucoup de traits que nous considérons comme les à-côtés ou même les bas-côtés de l’amour ont persisté dans la race actuelle de mon personnage, avec d’autres dont nous jugeons, provisoirement du moins, que l’amour humain peut s’enorgueillir.

La rivalité entre mâles et la férocité des femelles pour les mâles inutiles ont duré jusqu’à Grillon. Le désir d’être beau et fort, de le faire voir et savoir a également persisté jusqu’à lui. Cela suffit à la faible lumière que j’ambitionne en cet endroit. Des choses enfantines et qui n’ont plus de sens pour des vieillards, reviennent parfois se jouer avec ce qui leur reste de cervelle. Il en est des races comme des individus. Le superflu et l’inutile leur demeurent nécessaire, de si mauvais œil que Nature doive voir cela. Il se peut aussi que Nature ait des raisons à cette tolérance, raisons qui ne sont pas forcément obscures aux hommes, même quand ils tâchent de les discerner paradoxalement, c’est-à-dire contrairement aux méthodes ordinaires d’une élite devenue majorité.

Le chant est plus et mieux qu’un appel d’amour, il est un ornement sonore du mâle, le complément de l’ornement visible que sont les ailes qui le produisent, — les belles ailes de moire noire, relevées d’un trait jaune d’or, qu’il revêt quand il entend les voix mêlées de la mort et de l’amour. Qui dit fête, dit musique et parure. Au lieu d’appel d’amour, plus conforme à la réalité serait d’inscrire ici des mots comme manie des splendeurs, goût du vacarme sous toutes les formes sensorielles humainement concevables, envie de gaieté, de réjouissances, d’activité déployée sans raison immédiate, de jeu au sens noble que les enfants et les sportsmen donnent à ce terme.

Pour l’homme déjà, quand il se sent dans la plénitude de sa force, quand il est placé en face des raisons de briller qu’il a ou croit avoir, existe cette volonté de s’orner et de s’embellir que les animaux, créatures plus évoluées que nous, manifestent encore. Nous soignons notre toilette pour une réjouissance ou une solennité comme le fait Grillon pour la solennité et la réjouissance suprêmes. Une noce ne va pas sans musique et chansons ; Carnaval et Mi-Carême, dans la « Ville-la-plus-civilisée-du-Monde », donnaient aux âmes simples, avant la guerre, la fureur du déguisement somptueux ou grotesque, en tout cas voyant ; des moralistes parlaient à ce propos de retour à la sauvagerie, voire à l’animalité ; je crois qu’ils se trompaient ; pour être d’accord avec moi-même, je dis qu’il y avait là pressentiment au moins autant que réminiscence.

D’un bout à l’autre de l’échelle animale, et chez les végétaux mêmes, le besoin de l’art pour l’art, de l’inutile mouvement et de l’éclat non motivé, c’est-à-dire de la fête et du jeu, existe. Les arbres aiment et jouent à leur manière, se parent de fleurs et de feuillage quand vient pour eux le moment de penser à la reproduction. Les mâles, chez les oiseaux et les insectes, sont presque toujours des noceurs et des poseurs ; — j’emploie à dessein ces derniers mots, que je n’aime pas, pour mieux montrer combien l’humanité me plaît telle qu’elle est et comme nous avons intérêt à faire durer sa jeunesse le plus possible… Pour ceux qui jugent comme moi, il est très rassurant que nos femelles soient destinées, de longs siècles encore, à se montrer plus coquettes et plus futiles que le commun des mâles. L’égalité esthétique et ornementale des sexes est un signe, je ne dis point de déchéance, mais de vieillesse de la race. Je suis sûr qu’Eve était infiniment plus belle et parée qu’Adam ; le passage biblique où il est question d’elle, nous invite, en tout cas, à le supposer. Mais dès que la légende tourne à l’histoire et que notre race prend de l’âge, on voit déjà paraître, en fait de coquetterie et de futilité, bon nombre d’hommes qui sont femmes. Les deux sexes, en se lançant « un regard irrité », ne mourront certes pas « chacun de leur côté » comme disait à peu près Vigny, éloquent et si candide poète. Mais, ce que nous dénommons féminisme, n’en demeure pas moins réalisable et même probable ; toute la question est de savoir si cette réalisation, ou cette probabilité est séduisante pour nous et pour nos compagnes. Et ceci est en dehors de mon sujet.

Grillonne sait de nos jours se vêtir convenablement, encore que moins fastueusement que son galant, pour l’époque des noces ; mais elle a perdu le don du chant que certaines de ses cousines sauterelles (fort rares d’ailleurs) possèdent encore à l’égal des mâles. Et, ce qu’il y a d’infiniment curieux à signaler, c’est que ses ailes ne sont pas absolument rigides, figées, et qu’elle les remue parfois au soleil comme si ses lointaines aïeules en avaient tiré de la musique… Je me garderai de toute conclusion et même de toute réflexion à ce sujet ; une réflexion risquerait d’être saugrenue et une conclusion d’être hasardeuse. Mais il me semble incontestable que, presque au bout de la destinée de sa race, Grillonne, comme la plupart des femelles animales, est allée au delà des ambitions de ses mères-grands. Les deux sexes ne meurent pas séparés en se lançant des regards furibonds, mais c’est le sexe fort qui est devenu celui du charme, de la séduction, de la parure et du plaisir.

Du plaisir. C’est d’un plaisir que Grillonne s’est privée, car la musique des insectes, — ceci, nous pouvons l’affirmer maintenant, — ne saurait être motivée uniquement par l’appel sexuel. André de Chénier a écrit, en pensant probablement à lui-même, ces vers de marbre embaumé :

Soit qu’il ait seulement, jeune et né pour l’amour,