Souhaité de la gloire afin de voir, un jour,
Quand son nom sera grand sur les doctes collines,
Les yeux qui rendent faible et les bouches divines
Chercher à le connaître et, l’entendant nommer,
Lui parler, lui sourire et peut-être l’aimer…
Nous voici tout à l’opposé de ce que doit éprouver l’insecte bruisseur ou chanteur. Il y a chez le pur poète trace d’un de ces raffinements de la sentimentalité qui sont dans nos esprits ce que sont des joujoux précieux et inutiles entre les mains des enfants ; le chant, chez Grillon, est infiniment plus désintéressé que, par exemple, chez nos poètes, sans que je veuille signifier par là, bien au contraire, que nos poètes ont tort ; ils ont raison parce que notre espèce est jeune entre les espèces et que ceci est une vertu admirable. Quelle plus belle aventure pour un poète que de voir un heureux rythme se traduire en sourire de tendresse sur un visage d’amie ! Nous en sommes au joujou. Grillon en est au jeu, au sport ou peut-être même à une chose pour laquelle les mots nous manquent. Son chant est l’expression d’une euphorie merveilleuse, une expansion et un épanouissement, et peut-être ne l’entend-il pas davantage que nous n’entendons normalement notre souffle ou les battements de notre cœur.
Ce ne sont pas là des affirmations gratuites ; il suffit d’observer Grillon avec les plus ordinaires des yeux mortels pour se rendre compte que la réalité n’est pas autrement traduisible en notre langage. Il chante comme il mange ou comme il bouge. Il y a même là quelque chose d’un peu attristant ; nous avons couramment traité notre personnage de chanteur, de musicien et de poète ; nous cuvons mal, dès à présent, l’ivresse de ces métaphores imprudentes, comprenant que les agréments qui semblent combler sa vieillesse ne sont appréciables qu’à nos yeux.
Décidément, pour ma part, je m’estime satisfait de l’âge de mon espèce.
De la férocité des femelles, inscrirais-je volontiers en tête de ce nouveau paragraphe, si je ne tenais avant tout à éviter des airs de fabuliste, si mon seul souci n’était de rendre, tant bien que mal, la figure du réel. Il n’y a aucune intention satirique ou moralisatrice, aucune indication de ce que je souhaite pour mes pareils dans ce livre. Je voudrais qu’on m’y sentît, en ce qui les concerne, fataliste ou tout au moins stoïcien au sens qu’a ce mot, quand on l’applique au manuel d’Epictète ; je voudrais que quelques-unes des pensées de Marc-Aurèle éclairassent ma conception de la relativité dans le domaine intellectuel et moral, aussi bien que dans le matériel et le biologique.