Comme il nous serait profitable de méditer au cours de la vie la distinction entre les choses qui dépendent de nous et celles qui ne dépendent pas de nous ! Combien de fois, en essayant d’expliquer mon insecte, ne me suis-je pas répété et presque chanté les phrases inégalables de l’étonnant César : « Si les dieux m’avaient créé rossignol… mais je ne suis qu’empereur… » Empereur ou rossignol ? Homme ou insecte ? Nul besoin d’user littéralement d’allégorie, de symbole et de procédés de fabuliste pour signifier ou rappeler une infinie grandeur et une infinie faiblesse qui dénoncent l’inanité foncière de nos mesures.

J’estime même que les conseils tirés de ce qui peut nous apparaître comme la réalité et la vérité ne sont pas nécessairement profitables ; si La Fontaine n’avait pas eu la vertu de faire sourdre un des plus purs jaillissements du style poétique français, je crois que, comme fabuliste, il me déplairait assez fort. Sous n’importe quelle forme, plaisantes ou sévères, les leçons et les prédications ne sont que jeux d’esprits puérils ou divertissements de cœurs aigris ; ou encore exercices d’un bien triste métier ; nul catéchisme ne vaut si nous ne le portons en nous-mêmes et mesuré à nos mérites ou à nos besoins ; pour le reste, une fatalité domine notre vie et celle de notre race, et cette fatalité vaut qu’on lui fasse confiance ; s’occuper de ses intentions dans le seul but d’en tenir compte, de ses ordres avec l’unique désir de les entendre, est la plus sage des sagesses… Mais, pardon ! Ceci sera au commencement d’un autre livre et d’une autre série de méditations, et il dépend de moi, « il est en moi », de bien marquer quelle fut ici l’unique raison de cette imprévue bifurcation stoïcienne : mon soin, à rebours de la plupart des historiographes des bêtes, n’a même pas été de nous regarder et de nous comprendre à travers elles, mais de tâcher, — ce qui n’était pas si commode, — à les voir telles qu’il est probable ou possible qu’elles se voient.

J’ai peur également que, vers le terme du chemin suivi le long de ces pages, on ne se rappelle que j’ai tenté jadis de disséquer d’autres jolis insectes, humains ceux-ci, et qu’on n’imagine quelque rapport déplorable entre les réflexions qui me furent jadis inspirées par les caprices de Nouche, entre autres caprices, et mes sentiments de spectateur impartial, lorsque je note la férocité de Grillonne pour son mâle. Nous sommes en présence de deux mondes absolument fermés l’un à l’autre, c’est le cas de le répéter.

D’ailleurs, la férocité des femelles humaines est encore une invention romantique, et des pires : quand nous relisons dans l’âge mûr, même signés des noms de Balzac ou d’Alphonse Daudet, certains livres qui prennent à tâche de nous montrer les méfaits conscients ou non d’une Marneffe ou d’une Sapho, et qui pour nous évoquent l’éternelle ennemie, la persistante Dalila, j’ai beau faire, j’ai beau lire d’aussi près que possible et même entre les lignes, je ne parviens pas à trouver qu’il y ait vraiment là de quoi se frapper.

Bien au contraire, mon esprit et mon cœur s’emplissent aussitôt, par réaction, de tous les souvenirs d’incomparables tendresses féminines que l’humanité mâle et moi-même avons éprouvées. Les femmes en ont pour trois cent mille ans et plus, avant d’avoir envie ou besoin de torturer et de dévorer leurs époux terrestres. En attendant, j’estime que, dans la civilisation actuelle, les femmes sont infiniment meilleures que les hommes, qu’elles ont, en général, beaucoup plus de bonté spontanée, de générosité et de foi. Est-ce clair ? Vais-je pouvoir raconter maintenant comme Grillonne s’efforce de manger son mari et y réussit très souvent, sans faire soupçonner en moi des intentions louches, mauvaises et me susciter de belles ennemies ? Je l’espère, je le crois.

Mais j’ai eu très peur.


Durant la pariade, Grillonne tourne maintes fois ce qui lui sert de visage vers ce qui sert de visage à Grillon, et, très véritablement, ce sont des baisers qu’elle sollicite ou offre. Palpes et antennes se frôlent et se mêlent, les crocs s’entre-mordillent doucement et il y a une incontestable langueur dans le geste de l’amante faisant presque totalement pivoter sa face sur l’axe de son col pour qu’un de ses yeux au moins se mire dans un œil du mâle et le reflète à sa manière. Toutes câlineries dont on peut dire sans ridicule, quand on les a vues, qu’elles sont très traditionnellement humaines et touchantes ; c’est même la première fois qu’il me semble possible de jeter un pont entre le monde sentimental de mon personnage et le nôtre… Avec les préliminaires, cela dure parfois deux heures, et, avec le colossal bénéfice que perçoit Grillon au change de la monnaie du temps humain, cela équivaut à une lune de miel de fastueuse durée.

Grillon et Grillonne ne se jurent pas fidélité. Mais, pour mieux comprendre les raisons de la férocité de la femelle, mieux vaut isoler un couple, constituer un ménage, imposer la monogamie. Après une première pariade, Grillon parvient presque toujours à s’échapper et la femelle ne s’y oppose que faiblement comme si elle doutait, — en quoi elle ferait preuve de clairvoyance — que l’œuvre fût accomplie. Grillonne est moins impitoyable que la femelle de la mante religieuse ou de l’araignée qui, dès les premières caresses ne manquent, si j’ose dire, leur époux que bien par hasard. Regardons. Laissons faire… J’ai vu parfois Grillon proprement attrapé et déchiqueté après un premier essai, et la femelle, en quelque sorte veuve, ne pondre que des œufs sans avenir ; le monsieur était, sans doute, un triste sire, qui déplaisait à la dame, et la dame ignorait, n’est-ce pas, qu’elle ne trouverait un autre conjoint que si je le voulais bien. Mais, normalement, c’est seulement après trois ou quatre accouplements, échelonnés sur une soixantaine d’heures, que le mâle est tenu pour un triste sire.

En liberté, il se peut que ce soit sa troisième ou quatrième femelle qui le considère comme tel et lui règle son compte. Tous les mâles, bien entendu, ne meurent pas ainsi, que j’y veille ou qu’eux, par fortune, parviennent dans les champs à subsister quelques heures de plus, vieux garçons bougons désormais et misogynes, et ne chantant plus que sans conviction.