Mais, dans la cage où j’observe le couple, la femelle est sans pitié, et si le mâle s’échappe encore quand elle croit sincèrement être mère, elle le poursuit, le rattrape sans peine, engage contre lui un combat dont l’issue paraît aussitôt fatale ; nous voici loin des joutes courtoises et des duels généralement sans gravité que se livraient les mâles au hasard des rencontres sur les grands chemins de la forêt des herbes ! Grillon, solidement saisi à l’extrémité de l’abdomen, après des manœuvres qui montrent que cette partie de lui-même particulièrement vulnérable — et peut-être jugée sans valeur à présent, — a été visée de préférence à toute autre, Grillon ne se défend pas, ne résiste que pour la forme, en galant homme qui a l’air d’admirer sa maîtresse jusque dans la peine qu’elle prend, pour le supprimer, quand elle estime qu’il y a lieu de le faire.
Grillonne estime en effet qu’il y a lieu de le faire, que cela est recommandable, moral. Elle annihile de l’inutilité, active une agonie, par ailleurs, et même loin d’elle, inévitable ; elle aide à mourir avec une sorte d’onction et de piété le père de ses enfants, condamné à mort de toutes manières. N’a-t-il pas infusé en elle de la vie, et même sa vie tout entière ? Le flambeau est transmis. Je vais dire tout à l’heure comment meurt Grillonne, et comment meurt Grillon quand Grillonne ne le mange pas. J’affirme qu’il n’y a pas grande différence pour Grillon, au point où il en est.
Et il résiste si peu, encore une fois, et elle le mange si tranquillement, si doucement…
III
L’œuvre de vie et de perpétuation accomplie, l’heure du repos définitif est toute prochaine. J’observe Grillon et Grillonne aux heures prévues de l’agonie : rien, dans leur aspect, ne laisse prévoir la nécessité de leur anéantissement. Elle, après la ponte, est redevenue agile et alerte pour quelques heures. Après l’accouplement, le mâle, quand il est rusé ou bien inspiré, s’est éloigné d’elle à toutes jambes et à grand renfort de bonds. On sait pourquoi. Mais ce désir de fuite et cette légitime crainte d’être plus ou moins endommagé n’indiquent-ils pas que ce condamné à mort tient à l’existence, qu’il ne se croit pas guetté encore par la sentence sans appel ?
En tout cas, sa vie continue à être telle qu’il l’a vécue en sa plus superbe saison. Promenades, chansons, batailles. L’appétit, en liberté comme en captivité, demeure excellent… Et cependant la mort est là.
Elle est là, dans la splendeur éclatante de juillet et surtout d’août à son commencement, tapie comme un invisible monstre aux mille et mille doigts assassins, sur les champs fauchés, dénudés, comme si la sécheresse rousse et rase lui permettait de mieux viser ses innombrables proies.
En cage, les grillons et les grillonnes, s’ils ne se peuvent éviter, se distraient en s’entre-dévorant ; et, bientôt dans la petite communauté si longtemps paisible, puis si joliment batailleuse, il n’y a plus, — spectacle navrant, — que des moribonds mutilés, qui se traînent en boitillant à la poursuite des camarades encore plus piteux qu’eux-mêmes ; les femelles, rudes gaillardes encore, ont tôt fait de mettre ordre à cela, et Bacchantes, de déchirer leurs Orphées ; puis elles se déchirent entre elles.
Dans les champs, avant de mourir, les grillons et les grillonnes se promènent, de façon désintéressée cette fois. Leurs gîtes sont définitivement abandonnés et accaparés aussitôt par des profiteurs capons, des intrus sans gloire qui se seraient bien gardés, eux, de s’y introduire en d’autres temps : petites limaces terrifiées par la canicule, infimes colimaçons blancs, hôtes ordinaires des fossés à présent taris, bestioles qui tentent tant bien que mal d’attendre sous la terre, à l’ombre, le retour de l’humidité indispensable à leur bonheur, cloportes, scolopendres, — toute une vie gluante et timide, amie du noir. Parfois une minuscule rainette trop précoce s’y installe, à l’affût du regain, des premières averses et des mousses reverdies. D’autres fois encore, c’est un jeune lézard gris, né loin des rocs ou d’un vieux mur, qui loue à peu de frais, en attendant mieux, l’ancienne demeure de Grillon. Celui-ci, en tout cas, semble désormais indifférent à ce gîte qu’il a construit avec tant de peine, si soigneusement entretenu, si héroïquement défendu ; il n’y reviendra pas mourir.
Et peut-être l’a-t-il oublié déjà ; ce qui est sûr, c’est qu’il agit comme s’il ne le reconnaissait plus, qu’il se refuse à y entrer quand je veux l’y contraindre en l’agaçant du bout du doigt… Quand la nouvelle génération de grillons naîtra, tous les anciens trous seront depuis beau temps inutilisables, déformés par leurs locataires de hasard, ou détruits, ou comblés… Le futur constructeur aura, comme jadis son père et sa mère, tout à apprendre ; et nous nommerons avec quelque mépris instinct sa science vite acquise, immuable, précaire certes, mais cependant suffisante et, à ce titre, raisonnable et intelligente autant que celle dont nous nous enorgueillissons.