Donc, Grillon ayant fini d’aimer, et Grillonne allégée de ses œufs, se promènent sans but, jouissant une dernière fois de cette lumière qu’ils ont tant aimée, du soleil qui les gonflait d’orgueil et d’amour, de cette nuit aussi qui fut comme une immense cloche de cristal autour et au-dessus de leurs heures les plus belles. Soleil, ombre, tout cela se mélangeait pour notre héros comme du sucre et du miel à l’aliment herbacé généreusement fourni par la terre inépuisable. Et jamais celle-ci, pour peu que quelques gouttes de rosée la flattent, l’encensent, la parent, ne fut si riche en parfums qu’en cette saison de mort. Notre odorat humain participe lui-même à la sensuelle fête des foins mûrs ; combien beau n’est-il pas, le poème qui vibre à présent dans les antennes de l’insecte, dans le froissement affaibli de ses ailes ! Et quel est-il, sinon celui de la nature à son apogée, dans sa splendeur prodigue et son insolente illumination ! La victoire est absolue, l’avenir préparé par les graines animales ou végétales… Je crois pouvoir dire dès à présent que, dans le poème silencieux par Grillon composé ou récité durant ces suprêmes instants, la crainte et la douleur sont absentes et que, pour la graine errante qu’il fut, s’impose, domine, éclate la certitude d’avoir connu le plus beau triomphe, puisqu’il s’agissait de vivre pour produire et de mûrir pour mourir.
Pour mourir… Mais l’idée de la mort existe-t-elle seulement dans le cerveau de l’insecte, du moins quand il s’agit de la mort à son heure ?
Grillon s’est réalisé lui-même jusqu’à la perfection, selon des lois imprescriptibles ; il n’est pas possible qu’il ne se considère pas, à sa manière, comme un rouage humble mais indispensable dans la grande machine de l’univers. En raisonnant, — une fois n’est pas coutume ! — d’un point de vue humain, en imaginant selon nous, à l’usage de notre insecte, une philosophie approchant des nôtres, voici quelques idées qu’on pourrait lui prêter alors en toute raison :
« J’ai mérité d’accomplir ma tâche jusqu’au bout… Maintenant, les herbes sont sèches, l’été exagère ses feux, je me sens las de manger, d’aimer et de courir à travers le monde : je vais m’endormir quelques semaines pour m’éveiller ensuite, — récompense de ma valeur, — non plus un, mais légion ; non plus fatigué, mais léger, bondissant, tout neuf et plein d’un courage retrouvé devant les mille menaces de la terre et du ciel, menaces dont j’aurai raison, je l’espère, encore cette fois, — dussent la plupart des parcelles rajeunies de mon être succomber dans la grande bataille… »
N’avons-nous pas l’impression que cette philosophie ou, si l’on préfère, cette religion naturelle, que cette métaphysique et de pareils espoirs correspondent, dans le cas de notre insecte, à une traduction de ce qui est, toute simple, et telle qu’il nous est rarement possible d’en donner de plus exactes, je veux dire de plus satisfaisantes, pour notre science et notre esprit ?
Non, il ne me paraît pas possible que Grillon, possédât-il pour le reste des sens et une intelligence analogues aux nôtres, connût une signification à des mots comme ceux qui chez nous se prononcent mort, mortel, mourir… L’observation et l’expérience nous ont fait reconnaître en lui, au cours de cette histoire de sa vie, des sentiments incontestablement intelligibles et identifiables pour nous, qui les éprouvons aussi à notre manière : sentiments qui ne sont pas toujours, certes, de ceux que nous préférerions voir flamboyer aux cimes de l’âme humaine, mais qui ne nous en sont que plus familiers ; comme un homme, Grillon aime son gîte, son labeur, le chant et il est crâne quand il aime, toutes vertus qu’on ne peut qu’admirer ; pareil à certains hommes, — j’écris certains dans le désir de ne pas me montrer trop sévère envers mes semblables, mes frères, — il succombe maintes fois à la tentation de divers péchés, pour la plupart capitaux : ainsi à la gourmandise, à la colère, voire même à l’orgueil et à la paresse ; j’ajoute à son excuse qu’il est gourmand autant que tous les êtres dont l’estomac est bon, coléreux et orgueilleux comme la plupart des braves, et paresseux à la façon des gens qui ont beaucoup travaillé. Bref, entre lui et nous, de nombreux points de contact physiologiques existent et je ne pense point que personne puisse douter de ceci.
N’omettons donc pas de regarder ici Grillon mourir comme nous l’avons regardé, entre autres choses probablement plus graves selon lui, chercher sa demeure, l’aménager, se nourrir et se défendre.
Le mâle s’accouple trois ou quatre fois et il semble que le dernier accouplement soit le seul fécond, en tout cas le seul valable, puisque le mâle que j’isole après un seul accouplement vit à peu près aussi longtemps ensuite que s’il avait été absolument privé d’aimer. De même, la femelle qui n’a eu qu’un époux et qui en a été séparée aussitôt, pond des œufs qui neuf fois sur dix sont stériles. Mais, dans la grande cage, où les amours et les pontes ont été normales, choisissons un couple ; choisissons-le parmi les plus gaillards de nos pensionnaires, parmi ceux qui sont pourvus de tous leurs membres, dont le crâne n’est pas trop bosselé, bref parmi les privilégiés des hasards de la guerre amoureuse et nuptiale… Rien ne paraît changé à la vie ; elle continue… Le solitaire et la solitaire vont et viennent, mangent, font un peu de musique ou de toilette… Et puis, au bout d’un temps qui n’excède jamais soixante heures pour Grillon après le troisième ou quatrième accouplement, trente heures pour Grillonne après la suprême ponte, vous les voyez qui, soudainement, s’immobilisent.