(A rappeler que, si les deux éléments du couple n’avaient pas été logés chacun dans une cage, il ne se serait plus agi, même à pareille heure, de promenades ou de collations, de musique ou de toilette, mais d’un féroce duel où la femelle aurait trucidé son adversaire en quelques instants).
Grillon (ou Grillonne) s’immobilise, n’importe où, et toujours de la même façon subite, quelle que soit la couleur de l’heure fatale, qu’il fasse jour ou nuit, que je guette cette agonie à la clarté d’un beau soleil ou à la lueur d’une lampe ; il ne chancelle pas, non : il s’affaisse peu à peu sur ses six pattes, jusqu’à ce qu’il touche le sol du bas du museau et de la pointe de l’abdomen ; il ne chavirera et n’expirera ventre en l’air que si la pente du terrain et les lois de la pesanteur l’exigent ; sinon, la fin se manifeste seulement par la cessation du remuement des antennes ; insectes, celles-ci retombent, non pas en avant et comme vers l’avenir, mais en arrière, doucement, très doucement, jusqu’à ce qu’elles aient atteint l’appui que leur offre la surface plane du dos, ou le cran d’arrêt des pattes sauteuses.
Quelques secondes plus tôt, Grillon vivait, chantait encore, goûtait l’air et la lumière, savourait le monde. Je ne puis me décider à écrire ici qu’il est mort ; ce mot me paraîtrait malencontreux, un peu « comme aux Romains qui », remarquait Montaigne, « avaient appris de l’amollir ou l’étendre en périphrases » et, au lieu de dire : il est mort, disaient : il a vécu. Je n’écrirai pas même Grillon a vécu, tant il paraît justifié de prétendre, — comme sans doute lui-même le croit, — qu’il va, tout simplement, pour quelques jours, se reposer de vivre.
Ecoutons encore Montaigne :
« La mort est moins à craindre que rien, s’il y avait quelque chose de moins que rien. Elle ne vous concerne ni mort ni vif : vif, parce que vous êtes ; mort, parce que vous n’êtes plus… Pourquoi crains-tu ton dernier jour ? Il ne confère pas plus à ta mort que chacun des autres. Le dernier pas ne fait pas la lassitude, il la déclare. Tous les jours vont à la mort : le dernier y arrive. Voilà les enseignements de notre mère Nature. »
O mon maître Michel Eyquem, laissez que je me sépare momentanément de vous. Certes, votre doctrine a butiné tout le miel de la sagesse antique, si facile, si pratique, si utilitaire, sans jamais l’être bassement, et qui fournirait tant de consolations à ceux qui voudraient (ou qui pourraient, hélas !) s’accommoder en notre temps de ses préceptes. Mais j’ai peur que les enseignements de notre mère Nature et ceux de la sagesse antique, qui est si souvent la vôtre, ne concordent pas tout à fait ici.
Car Grillon ne donne l’exemple d’un sage selon Montaigne que lorsqu’il meurt à son heure. S’il expire à la suite d’une blessure ou d’un accident, partiellement éventré ou décervelé, alors nous assistons à une agonie très longue, lugubre, odieuse, presque humaine. La face en seau à charbon, bien entendu, continuera à n’exprimer d’émotion aucune ; mais, pour qui connaît le petit être, la souffrance, dans ses attitudes, dans les frissonnements éperdus de ses antennes et de ses palpes, dans les tressaillements de ses pattes ou de ses viscères, dans les contractions spasmodiques de ses ganglions nerveux, apparaîtra aussi éclatante que sur le visage d’un supplicié.
Où je serais tenté de rejoindre mon maître, c’est lorsqu’il nous prêche que nul des hommes ne meurt avant son heure, « que l’utilité de vivre n’est pas dans l’espace, mais dans l’usage qu’on en fait », et que tel a vécu longtemps, — Jésus ou Alexandre par exemple, — qui a peu vécu. Belles paroles, nobles pensées, mais qui sont néanmoins d’ordre moral et nullement biologique. Quels sont les hommes qui pourraient prononcer ces paroles ou concevoir ces pensées en toute sincérité, quand la certitude leur vient de l’instant fatal ? Je ne dis point qu’il n’en existe pas, héros ou fous, mais ils ne représentent que des exceptions ; ils sont des anomalies, des monstres, des prodiges.
La vérité humaine est plutôt dans la légende de la Mort et du Bûcheron, dans les vers de la Jeune Captive, ou dans la bouche du poète de celle-ci, murmurant, en touchant son front, devant l’échafaud abominable, la phrase déchirante : « Pourtant, il y avait quelque chose là ! » Il faut bien l’avouer, puisqu’il n’est pas physiologiquement fatal que nous disparaissions après avoir aimé, puisque, moralement, il n’est pas non plus nécessaire que nous mourions dès lors que nous avons accompli un exploit ou produit un chef-d’œuvre, ici la sagesse antique, ou plutôt celle de Montaigne se trouve, me semble-t-il, en défaut, et elle a tort d’invoquer l’autorité de notre mère Nature.