Il est juste, il est raisonnable qu’un centenaire, eût-il été malheureux ou inutile tout le long de sa route, s’indigne à la pensée de mourir ; il est naturel que son anéantissement lui semble une iniquité, parce que nulle heure proche ou lointaine ne lui a jamais été fixée par la Nature.
Seul un être hypothétique, tel qu’un criminel vertueux, pourrait juger que, socialement, et à ce seul point de vue, sa disparition est légitime ; mais la vérité sociale n’est-elle pas encore plus hypothétique qu’un criminel vertueux ? Et, enfin, si le criminel vertueux se repentait sincèrement, n’estimerait-il pas, du même coup, que ce repentir sincère, définitif, lui rend tous ses droits à l’existence ?
L’homme qui s’éteint comme une lampe où a brûlé toute l’huile, peut ne pas protester contre la mort, mais c’est parce qu’il ne la voit pas venir. Le plus fervent chrétien, le philosophe le plus sûr de ne pas périr tout entier, doivent logiquement regretter de quitter « trop tôt » la terre où ils ne savent pas si d’autres, après eux, propageront comme ils l’ont fait la vérité, c’est-à-dire leurs croyances salutaires ou les idées qu’ils tenaient pour généreuses. Il n’est donc pour l’homme, à généralement parler, qu’une acceptation naturelle du néant ou de l’immortalité ; et cette acceptation est, si l’on peut dire, négative.
Il faut maintenant procéder à l’autopsie du menu cadavre. Quand il s’agit de dépouiller la réalité d’une créature vivante, l’expérience ne saurait s’arrêter à la mort de celle-ci. Cependant, quand j’ai disséqué pour la première fois Grillon mort de sa belle mort, je ne prévoyais guère l’importance qu’aurait pour moi, et peut-être aussi pour le lecteur, une opération dont rien ne m’indiquait le profit, que dictait seule la fantaisie si souvent errante ou superflue dont les plus grands et les moindres chercheurs demeurent heureusement les esclaves.
Alors, je constate que la boîte cranienne est presque absolument vide de liquide, que, par conséquent, les impressions de l’œil à facettes n’avaient guère plus de chance de parvenir au cerveau, que celui-ci, comme tout autre centre nerveux, s’est racorni et a sensiblement diminué de volume, que les intestins, au microscope, apparaissent criblés sur toute leur longueur d’un nombre considérable de trous en proportion équivalents à ce que seraient des perforations de plus d’un millimètre de diamètre sur des intestins humains ; donc, durant les quelque trente heures ou les quelque soixante heures qui précèdent la belle mort de Grillonne et de Grillon, l’insecte n’est, selon toute vraisemblance, qu’une machine aux rouages usés et que nulle force n’anime plus ; il bouge, bruit et paraît se nourrir encore ; mais il n’y a là, en réalité, qu’impulsion de vitesse acquise et effet d’élan donné ; de même se comporte le moteur à explosions, lorsqu’il tourne quelques secondes encore après que la décision du conducteur a étranglé les gaz et coupé l’allumage. Je ne dis d’ailleurs rien de tout cela pour flatter l’ombre sèche de Descartes.
La lampe s’est éteinte faute d’huile… Mais ce serait trop humainement expliquer la fin subite et incontestablement sans souffrances de l’insecte, que de le faire grâce à une pauvre métaphore qui n’a été ou ne sera réellement valable que pour quelques-uns d’entre nous. En ce point de mon objet, je rêve d’éclairer le réel d’une lumière plus lointaine, plus difficile à projeter, mais plus sensible et intelligible.
A la vérité, pour Grillon, la mort survenant à son heure est chose simplement inexistante ; prononcé à propos de lui, ce mot n’a de sens que pour nous.
Déjà, après ce que nous a appris l’autopsie, les sentiments et les idées que j’ai prêtés à Grillon un peu plus haut, cette persuasion de ne s’endormir que pour quelques jours et cette foi en sa résurrection multipliée, peuvent apparaître moins fantaisistes et arbitraires ; nous ne traduisons plus, nous ne transposons plus ; ayant pris posture scientifique, nous décrivons les faits et énonçons les inductions auxquelles nous autorisent et nous inclinent les faits observés. Grillon est vide, ou à peu près, de tout ce qui lui permit de refléter son monde et de respecter jusqu’au bout le devoir de vivre ; il y aurait également intérêt à analyser chimiquement le cadavre ; je ne l’ai pas fait, cette expérience étant pour moi compliquée et difficile, et ne me paraissant pas indispensable à la vertu et à la suite de mes raisons ; il y a lieu d’ailleurs de conclure de la disparition presque absolue du liquide facial et du racornissement des ganglions, de la mise hors d’usage de l’appareil digestif, à un appauvrissement considérable de la plupart des éléments du protoplasme dans ce petit système organisé prêt à redevenir matière inorganique.
Grillon a donc transfusé le meilleur de lui-même, sa vie et sa réalité, aux organes procréateurs de Grillonne ; il faudra ensuite que celle-ci, pour que les œufs soient dignes d’éclore, ajoute à ce don sa propre vie et sa propre réalité. Ainsi, la vie et la réalité se poursuivent et se perpétuent, sans brisure, en ligne ininterrompue et droite, du passé au présent, du présent à l’avenir illimité, du mâle à la femelle et de la femelle aux œufs qui conjuguent et multiplient leur double essence. Avant même que la dépouille ou la défroque du mâle soit inerte, il existe à nouveau, dans les chapelets ovariens fécondés ; la femelle fait encore semblant de vivre, alors que déjà ses œufs sont animés, croissent, palpitent d’une ardeur puissante et impatiente au sein de la suprême nourrice, du générateur hybride et sans sexe, de Gaïa qu’on peut aussi nommer Pan.