Où et comment concevoir de façon plus claire et distincte la notion de perpétuité, de pérennité, d’immortalité, ou, pour plus humblement mais non moins fortement dire, l’évidence de l’absurdité de l’idée de mort ?
IV
Ma tâche est ici terminée. Tout ce que j’ai cru devoir noter et développer à propos de Grillon est dit. Si un soin de rhétorique avait présidé à la composition et au discours de cet ouvrage, j’aurais inscrit, quelques lignes plus haut, comme titre : conclusion, — en tant que naturaliste, — ou : épilogue, — en tant que conteur.
Mais il n’est pas d’épilogue à la plus belle histoire du monde, et les conclusions importent peu à qui présenta aussi nuement que possible des observations patientes et faciles, sincères et passionnées.
Aucune de ces observations ne me paraît pouvoir être scientifiquement contestée. Le jeu de mes expériences a commencé vers ma septième année et ne m’a point lassé depuis bientôt trente ans. Que les spécialistes, entomologistes et savants de tout ordre ne me jugent donc que sur ce qui précède, et qu’ils veuillent m’accorder que, si je leur parais danser avec des ombres, ce n’est qu’à partir de cet instant-ci, pour ma satisfaction personnelle et comme en manière de délassement.
Jamais mieux qu’en ce point ne s’est manifestée à mon esprit et à mon cœur la jeunesse infirme et séduisante de notre humaine race, jamais de façon plus intense je n’ai éprouvé à quel point nous étions, selon la formule, les derniers nés de la création. De là à ne point douter que nous en étions le chef-d’œuvre, il n’y a eu qu’un pas, lequel fut toujours franchi aisément, aussi bien par la Bible ou l’Evangile que par Darwin ou même par Haeckel.
Nous n’avons guère plus de cent cinquante mille ans d’existence ; un homme peut vivre cent ans, un grillon ne vit que de dix à onze mois. Et de combien de milliers de siècles ses ancêtres, ou les races d’insectes dont il est issu, ne nous ont-ils pas précédés sur notre planète ? En tenant compte, comme il se doit en pareil cas, du peu de durée de sa vie par rapport à la nôtre, en se basant sur la proportion d’un à cinquante qui me paraît raisonnable, en admettant d’autre part que les grillons, ou les prégrillons aient existé deux cent mille ans seulement avant les hommes ou les préhommes, il n’y a qu’à multiplier deux cent mille par cinquante pour comprendre que les insectes, humainement comptant, sont, au bas mot, d’environ dix millions d’années plus vieux et plus évolués que nous.
L’homme, chef-d’œuvre de la création ? Qu’on prenne bien note que je ne proteste en aucune manière contre cette qualification et que le proverbe « tout nouveau, tout beau » me paraît en sa place ici. Mais, de même que l’individu naissant commence à mourir, une espèce, n’existerait-elle que depuis mille siècles, a, même physiquement, même organiquement inauguré son évolution et, qui dit évolution, dit marche lente vers le terme nécessaire. Quelle sera l’humanité dans un avenir si lointain que sa seule méditation ne peut que nous effarer, nous dont l’espèce, consciemment, se souvient à peine de six mille ans de légende ou d’histoire ?
Sauf le cas d’accident, de cataclysme céleste, c’est par myriades et myriades d’années que se chiffre le temps où les conditions physiques de notre existence sur la Terre ont chance de demeurer à peu près telles qu’elles sont aujourd’hui. Mais ne regardons pas si loin, justement à cause de cette proportion d’un à cinquante que nous avons admise entre la durée de la vie de Grillon et la durée de notre vie : ici, devant l’avenir, les conséquences se produisent à l’inverse, et c’est dans deux cent mille, trois cent mille ans au plus que l’évolution du mammifère supérieur a, en toute logique, chance de rattraper celle de la race grillonne actuelle.